Chapitre XIII
unis à ceux de la Suède. Rudenskjüld, ministre de cette cour à Berlin, était de ce parti, de même que Wulfwenstierna qui résidait à Dresde. Ces deux ministres m'avaient utilement servi pendant le cours de cette guerre par les découvertes qu'ils avaient faites à Vienne, à Dresde et en d’autres endroits 5 d’où la guerre avait banni mes ministres. Wulfwenstierna avait eu toujours beaucoup d'accès dans la maison de Brühl, il faisait la partie de jeu de ce ministre, et il y était sur un pied si familier que Brühl n'était point aussi circonspect dans sa présence qu'un premier ministre, dépositaire des secrets de son maître, doit l'être non seulement envers les étrangers, 10 mais avec ceux-mêmes qui servent le même souverain dans des emplois différents. Wulfwenstierna, sans qu'il lui en coûtât la moindre peine, découvrit les desseins de Vienne et de Dresde, et d’un seul coup d'œil il pénétra cet abîme de malice que la Saxe tâchait de couvrir de fleurs, il en donna connaissance à Rudenkjôüld qui vint m’en avertir le 8 de no- 15vembre, jour même où l’on suspendit dans les églises de Berlin les trophées de Friedeberg et de Sohr. Rudenskjôld m’apprit que le plan des Autrichiens et des Saxons était de pousser la guerre pendant l'hiver, pour ne me point donner le temps de me reconnaître, que le prince de Lorraine entrerait en Lusace, traverserait cette province pour pénétrer dans le Bran- 20 debourg, que le comte Grünne était en marche avec dix mille hommes, pour se joindre aux Saxons à Leipzig, qu'ils entreraient de concert dans le pays de Magdeburg pour marcher droit à Berlin. Rudenskjüld ajouta que ce projet avait été ourdi par Brühl, revu et corrigé par Bartenstein, étendu et amplifié par Rutowski et envoyé par Saul à la reine d'Hongrie, 25 lorsqu'elle fit couronner son mari à Francfort; que Brühl était convaincu de ma perte; que la force de cette illusion avait fait résister avec tant d'obstination jusqu'alors les cours de Vienne et de Dresde aux insinuations pacifiques du roi d'Angleterre; que l’aveuglement de mes ennemis était parvenu au point de régler entre eux le partage de mes provinces, 30 moyennant lequel la Silésie retournait sous la domination de la maison d'Autriche, le Magdebourg, le Halberstadt et les environs de Halle tombaient en revanche à la Saxe. Rudenskjôüld me fit connaître de plus la cause de cette fureur dont Brühl était animé, et qui lui fit joindre à la haïne qu'il me portait le désir de la vengeance. Le manifeste que j'avais 35 fait publier contre la Saxe contenait quelques articles qui avaient attaqué trop sensiblement l'amour - propre de ce ministre. Il était outré de ces passages : » Pendant que tant d'horreurs se commettaient en Silésie, et que le ciel, juste vengeur des crimes, se plaisait à les punir d’une façon si palpable, si éclatante et si sévère, on soutenait froidement à Dresde so que la Saxe n'était point en guerre avec la Prusse : que le duc de Weïssenfels et les troupes qui étaient sous ses ordres n'avaient point attaqué 149.
les états héréditaires du roi, mais seulement de nouvelles acquisitions. Le ministère de Dresde se berçait avec ces sortes de raisonnements captieux, comme si de petites distinctions scolastiques et des subtilités puériles des grammairiens étaient des motifs assez puissants pour justifier l'irrégularité et l'injustice de ces procédés. Rien de plus facile que de 5 réfuter ete. Et de celui qui suit: » Il paraît que c'était enfin 1e1 le terme de la patience et de la modération du roi, mais Sa Majesté ayant compassion d’un peuple voisin, innocent des offenses qu'elle a reçues, et connaissant les malheurs inévitables et les désolations qui suivent la guerre, suspendit encore pour un temps les justes effets de son ressentiment pour 10 faire de nouvelles tentatives d'accommodement auprès de la cour de Dresde.
Il y a lieu de présumer après ces nouveaux et derniers refus que la relision du roi de Pologne a été surprise par l’indigne perfidie de ses ministres : les représentations les plus pathétiques et les négociations les plus avantageuses ont été des soins pris à pure perte etc.« Il faut avouer que 15 Brühl était attaqué vivement dans ces passages, ef que personne ne pouvait sy méprendre, ear les ministres que le manifeste lui associait, les nommant au pluriel, pouvaient passer pour ses commis et non pas pour ses égaux. La nouvelle que Rudenskjôld venait de m’apprendre me jeta dans une surprise extrême, elle me parut incroyable, j'étais frappé de la 20 orandeur du danger, l'orage était terrible, et je ne savais pas si j'aurais le temps de le conjurer. Le projet des Saxons était insensé, c'était plutôt la résolution désespérée d’un furieux qui se dévoue à la mort, pour massacrer son frère, que le parti sage qu'un ministre attaché à l’état doit proposer à son maître. Tout ce qui pouvait combattre le plan des Saxons 25 se présenta à mon esprit, mais d'un autre côté je commençais à soupconner la sincérité et la bonne foi du roi d'Angleterre. Je me rappelaï la fierté ambitieuse et l’opiniâtre inflexibilité de la reine d'Hongrie, la haine de Brühl, changée en rage par la vengeance, et comme les passions ont plus d'empire sur les hommes que la raison, je ne balançai plus 30 de croire mes ennemis capables des complots les plus malicieux et les plus noirs.
Dans des crises violentes il faut des remèdes prompts. Que la nouvelle de Rudenskjüld se trouva vraie ou fausse, il était toutefois convenable de prendre des mesures pour n'être point surpris : c’est pourquoi 35 je fis expédier le moment même des ordres à tous les régiments de l’armée du prince d'Anhalt, afin qu’ils se missent en marche pour Halle sans différer vingt-quatre heures après la réception de eet ordre. Dans des affaires de cette importance il est utile d'entendre le sentiment d’autres, ce h'est point déroger à l'autorité souveraine que de prêter l'oreille à la 40 voix de l'expérience et d'écouter les conseils d'un esprit tranquille, lors-