‹ Histoire de mon tempsChapitre 130 sur 149 · Chapitre XIII · texte numérisé non relu

Chapitre XIII

qu'on sent le sien agité. Quiconque est chargé des intérêts d'une nation entière ne peut veiller avec assez de prudence à sa conservation. Le prince d’Anhalt fut le premier auquel je rendis compte mot pour mot de la conversation que j'avais eue avec Rudenskjüld. Ce prince est de ces

5 gens qui sont les Narcisse de leurs opinions, qui abondent dans leur sens, et qui sont toujours pour la négative lorsque les autres affirment: il me prit en pitié de ce que j'ajoutais foi si légèrement aux avis du ministre de Suède, il disait avec raison qu'il ne lui semblait pas naturel qu'un ministre du roi de Pologne, Saxon de naissance, conseillât à ce prince 10 d'attirer sans nécessité la guerre dans son pays, et exposât cet électorat à la discrétion de quatre armées qui le mangeraient et le ruineraient de fond en comble. J’eus recours aux preuves pour convaincre le prince d'Anbhalt de la vérité du fait, et je lui montrai des lettres qui portaient que Grünne arriverait en deux jours avec son corps à Géra en Saxe. pour 15 se Joindre à Leipzig au corps que Rutowski commandait: je lui produisis des lettres de mon armée de Silésie qui marquaient qu'on formait des magasins en Lusace pour les troupes du prince de Lorraine, qui devaient sy rendre dans peu; et je finis par lui dire que j'avais déjà donné des ordres pour assembler les troupes à Halle dont je lui avais destiné le 20 commandement. Le prince d’Anhalt me répondit sèchement: cela n’est pas vrai, cela n’est pas possible. Je lisais dans ses yeux qu’il me prenait pour un étourdi, emporté par la vivacité de mon tempérament, etilsemblait croire que la crédulité précipitait mes résolutions. Cependant à travers du mépris qu'il marquait pour mes nouvelles, je voyais que son ambition était 25 flattée de se voir à la tête d’une armée avec laquelle il pouvait rajeunir sa vieille réputation. Podewils entra un moment après ; je lui dis les mêmes choses qu'au prince d’Anhalt, et le trouvai tout aussi incrédule : le prince l'était par esprit de contradiction, Podewils par faiblesse. Ce ministre avait quelques fonds placés à la banque de Leïpsig pour lesquels il craig- 30 nait, et il éloignait de son esprit toutes les idées de rupture avec la Saxe comme des objets désagréables. A Dieu ne plaise que j'accuse Podewils de corruption, il en était incapable, mais il croyait les autres aussi timides ou aussi prudents que lui, et il n’y eut pas moyen de le persuader que Brühl allait exposer au sort des événements la fortune de son maître 35 et la sienne. Je trouvais donc de tous côtés des incrédules à combattre. Ils s’arrêtaient à discuter sur la fausseté du fait, au lieu de songer au remède, et je fus obligé d’user de toute mon autorité, pour que le prince d'Anhalt fît les dispositions pour l’armée qu’il allait commander, et que Podewils dressât des dépêches aux cours alliées et amies, en conséquence 40 des desseins des Autrichiens et des Saxons que je venais de découvrir.

Il y a des moments dans la vie humaine où il semble que tous les

embarras surviennent à la fois; dans ce temps critique les Russes me déclarèrent qu'ils n’espéraient pas que j'attaquerais l'électorat de Saxe, parce qu'une démarche pareille les obligerait, quoiqu’à regret, d'assister le roi de Pologne de leur contingent auxiliaire, comme étant en alliance avec lui. Je leur fis répondre que j'étais intentionné de vivre en paix 5 avec tous mes voisins: mais que si quelqu'un d’eux couvait des desseins pernicieux contre l’état, aucune puissance de l’Europe ne m'empêcherait de me défendre et de les confondre.

Le vice-chancelier de Russie, comte de Woronzow, passa alors par Berlin pour voyager en Italie et en France. S'il est vrai de dire qu’un 10 favori ne doit jamais quitter son maître, Woronzow était d'autant plus à blâmer qu’en quittant l’impératrice, il l’abandonnaït au pouvoir du chancelier Bestushew, son plus dangereux rival. Le vice-chancellier conservait encore de la reconnaissance d’un présent considérable que je lui avais : fait. Son caractère est sombre, taciturne et vain, il à de cette espèce de 15 bon sens qui éclaire dans les affaires d'intérêt. C’en était assez pour passer pour un aigle en Russie. Sa femme qui voyageait avec lui est la fille d'une bâtarde de Pierre [° et par conséquent cousine de l’impératrice du côté gauche, elle était belle, sa douceur et sa politesse faisait douter qu'elle fût née sous un climat sauvage dans un pays naguère barbare. 20

Cependant toutes les lettres de Saxe et de Silésie confirmaient l'avis de Rudenskjüld. Pour être mieux informé des mouvements du prince de Lorraine, je donnai à Winterfeldt un corps de trois mille hommes de troupes mêlées pour se poster à Friedland sur la frontière de la Bohême et de la Lusace, d'où il pouvait observer les Autrichiens et les Saxons. 25

Il eut ordre de côtoyer le prince de Lorraine, en cas qu'il entrât en Lu-

sace, et pour cet effet de longer la Queis qui coule entre la Silésie et la Lusace, et en forme la frontière. Mon dessein était de tomber sur le corps des Saxons de deux côtés différents en même temps: l’armée qui s’assemblait à Halle était destinée pour marcher droit à Leipzig et de là 30 par Wurzen à Torgau, au cas que l’armée saxonne de Leipzig se fût trop avantageusement retranchée, ce qui obligeait l'ennemi à s'approcher de Dresde et à quitter ses retranchements, mon armée de Silésie devait se régler sur les mouvements de celle du prince de Lorraine; au cas que les ennemis marchassent en cantonnement, j'avais résolu de surprendre leurs 35 quartiers, de les replier les uns sur les autres, de les pousser devant moi par des marches forcées. et de les contraindre de rentrer en Bohême: et au cas qu'ils campassent en rang de bannière, de leur laisser gagner une marche en avant vers Crossen, de leur venir à dos, ce qui les coupait de tous leurs vivres, et les obligeait à combattre aux désavantages contre 40

Page 1