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Chapitre XII

mes troupes. Si ce projet me fût réussi, een était fait de l'armée autrichienne, car elle n'avait plus de retraite.

Malgré le danger éminent qui menaçait l’état, j'affectai une bonne contenance, pour rassurer le publie et la ville de Berlin qui était en gran-

5 des alarmes. Mon parti était pris; ce n'était plus le temps d’avoir des considérations. La déclaration des Russes ne m'inquiétait point, cette puissance ne pouvait pas agir avant six mois, et c'était plus de temps qu'il en fallait pour que la fortune décidât entre les Prussiens et les SaxOns; Ou il fallait chasser les Saxons et les Autrichiens de Saxe, ou il

10 fallait périr les armes à la main. Aux périls extrêmes il faut des remédes violents. Ce que j'appréhendais le plus, était que la lenteur du vieux prince ne donnât aux Saxons le temps de le prévenir, je craignais encore que le corps de Grünne, qui n'était effectif que de sept mille hommes, marcha droit à Berlin, en mettant le pays en feu et à sang sur sa

i5route. Le général Hacke avait le commandement de Berlin ; la garnison forte de cinq mille hommes n’était pas suffisante pour défendre une enceinte de deux milles et demi de circonférence. Ses ordres étaient de marcher au-devant des Autrichiens au cas de leur invasion et de les attaquer, quoiqu'il n’eût presque point de cavalerie. Mais tous ces arrange-

20 ments n'auraient pas sauvé le plat pays de sa ruine, et des siècles entiers auraient à peine suffi pour le remettre. D'ailleurs je n'avais pas une confiance assez aveugle à ma fortune, pour me flatter que mes deux armées seraient également secondées du bonheur infini dont elles avaient besoin pour sauver entièrement l'état.

25 Avant de quitter Berlin, je pris des mesures pour la sûreté des reines et de la famille royale. Stettin était le seul endroit qui pouvait leur donner un asile. si l’infortune de mes armes avait perdu les affaires; les archives, les dicastères et la noblesse devaient se réfugier également. J'écrivis aussi au roi de France une lettre touchante et pathétique, dans

30 laquelle je le sommais par Les termes les plus forts de satisfaire aux engagements de notre alliance, lui représentant avec les couleurs les plus vives l'horreur du danger qui me menaçait et l'extrême besoin que j'avais de ses secours.

Pendant les derniers jours que je fus à Berlin le prince d'Anbalt,

35 tout incrédule qu’il était, se donnait tous les mouvements imaginables, pour me dissuader de prendre le commandement de mon armée de Silésie, soit qu'il m'enviât l'honneur de cette expédition, soit qu'il ne voulût le partager qu'avec son fils. Il poussa son indiscrétion jusqu'à limportunité, et me réduisit à lui dire assez sèchement que j'avais résolu de 40 commander mon armée, et que lorsqu'il en paierait une, il en donnerait le commandement à qui bon lui semblerait; après quoi je lui donnai son

instruction, et je partis le 14 de novembre pour la Silésie, laissant Berlin dans la consternation, les Saxons dans l'espérance, et toute l’Europe attentive sur l'événement de cette campagne d'hiver. J’arrivai le 15 à Liegnitz où le prince Léopold avait eu ordre de se rendre avec le général Goltz, qui avait l'inspection des vivres. J'y trouvai à mon arrivée 5 des lettres, où Winterfeldt me donnait avis que les six mille Saxons qui faisaient l'avant-garde du prince de Lorraine étaient entrés en Lusace par Zittau, et que l’armée autrichienne les allait suivre immédiatement. Le prince Léopold était entièrement de mon sentiment sur les opérations que je m'étais proposées de faire, et nous primes ensemble les dernières 10 mesures pour exécuter ensuite ce dessein sans interruption. L'armée que j'employais à l'expédition de Lusace était effective de trente mille hommes, composée d'élite des vieux soldats aguerris et accoutumés à vaincre. Quatre semaines de repos avaient refait ces troupes, de sorte que je pouvais tout entreprendre avec elles. J'envoyai un ordre au général Nassau 15 d'abandonner derechef la Haute-Silésie qui avait changé dans un an cinq fois de domination. (C'était pour soutenir Schweïdnitz dont mon armée allait s'éloigner, et où il y avait un grand magasin, et pour opposer le corps de Nassau à celui de Hohenembs avec lequel les Autrichiens voulaient faire une invasion en Silésie du côté de Tannhausen et Hirschberg. 20 J'étais alors dans une situation à peu près semblable à celle, où je me trouvai avant la bataille de Friedeberg; j'eus recours aux mêmes ruses, pour faire tomber les ennemis dans le même piége. J’affectai de respecter scrupuleusement les frontières de la Saxe, et de borner toute mon attention pour gagner Crossen avant le prince de Lorraine. 25 . Winterfeldt avait défendu à ses hussards de toucher le territoire saxon, quelques hussards qui avaient commis des excès en Lusace furent punis exemplairement. Je fis préparer des chemins par la principauté de Sagan pour marcher à Crossen. On amassa des vivres sur la route, et les gens du pays y furent même trompés. Winterfeldt était avancé jusqu à 30 Naumbourg-sur-le-Queis, et faisait les démonstrations comme sil avait le dessein de côtoyer la marche de mes ennemis. Il répandit adroitement le bruit que le dessein du prince de Lorraïne sur Crossen me faisait craindre de ne le pouvoir pas devancer, et que mon armée était découragée. Ce stratagème me réussit pour la seconde fois, tant il est vrai 35 que la prévention et l’amour-propre se laissent aveugler facilement, et que les passions sont les plus grands ennemis que les hommes aient à combattre.

Lorsque je me rendis à l'armée, elle occupait deux milles de front et un mille de profondeur avec son cantonnement, étant rangée sur deux 40 lignes en ordre de bataille. Ses quartiers s’étendaient depuis Jauer où

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