Chapitre XIII
était la droite jusqu'à Striegau où se trouvait la gauche. Je fis avancer l'armée, en continuant de cantonner, réglant mes mouvements sur ceux des ennemis; et comme le prince de Lorraine n'avançait qu’à petits pas, J'employais jusqu'au 22 de novembre, pour arriver sur une rivière, que
5 les habitants du pays nomment la Wüthende Neisse, et qui est distante d'un gros mille de Naumbourg. La première ligne occupa les villages qui étaient sur son bord, et l'on construisit quatre ponts, pour la pouvoir passer sur quatre colonnes. J’avais bien souhaité que le prince de Lorraine m’eût devancé pour lui marcher à dos; mais outre qu'il était fort
10 difficile d'avoir de bonnes nouvelles, mon expédition était si importante, qu'il fallait préférer le plus sûr au plus brillant.
Winterfeldt, qui était instruit de mes desseins, m’apprit que les ennemis marchaïent par cantonnements et si fort au large que les Saxons avaient passé Lauban et que les Autrichiens étaient à Gürlitz; il ajouta
15que, selon les apparences, ils marcheraïent le lendemain, ainsi qu'il croyait qu'il était temps de commencer les opérations.
L'armée eut ordre de marcher le 23 en quatre colonnes: chaque colonne était conduite par un lieutenant-général, qui assemblait ses troupes à un endroit marqué, et il était instruit de les conduire à Naumbourg par
20 une route qui lui était prescrite. Ces généraux étaient appointés de se rendre à Naumbourg dès qu'ils y avaient conduit leur colonne pour recevoir mes ordres ultérieurs. Je pris moi-même les devants le 23, et j'arrivais à Naumbourg avec les pontons par un brouillard, d'autant plus favorable qu'il cachait l’arrivée de l'armée aux troupes légères des ennemis
25 qui rodaient de l’autre côté de la rivière. Tous les gués et les passages de la Queis étaient gardés avee un soin extrême: tout le monde pouvait venir de Lusace en Silésie, mais personne n’osait passer de Silésie en Lusace. Un pont de pierre passe la Queis auprès de Naumbourg; on avait trouvé deux gués pour la cavalerie ; dans une heure le pont de pon-
30 tons fut fait, de sorte que je m'assurai quatre débouchés, pour passer la Queis. |
À dix heures du matin les conducteurs des colonnes et les principaux officiers de l’armée se rendirent à Naumbourg, et je leur ordonnaï de passer la Queis incessamment avec les troupes qu'ils avaient à con-
35 duire. Chaque colonne eut son guide, la marche de l’armée fut dirigée sur Catholisch - Hennersdorf, village de la Lusace à un mille de Naumbourg. J'instruisis ces officiers que mon dessein était d'enlever les quartiers des ennemis; mais comme je n'étais pas exactement informé de leurs cantonnements, et que je ne savais pas quelle colonne pourrait la
40 première tomber sur eux, j'autorisais les lieutenants-généraux d’infanterie et de cavalerie à s'entre-seconder, et à se prêter la main, pour que
les ennemis ne leur échappassent pas. Le brouillard tomba au moment que l’armée passa la rivière. Les colonnes de la droite et de la gauche étaient de cavalerie, l'infanterie formait les deux du centre; un régiment de hussards précédait la marche de chaque colonne, pour envoyer des coureurs en avant, et pour aviser à temps les généraux de ce qui se pas-5 sait. J'étais à la première colonne d'infanterie, un garçon meunier lui servait de guide, il mena cette colonne vis-à-vis d’un marais, où les bestiaux passaient en été, mais qui n’était presque pas praticable dans l'arrière-saison. Pour me tirer de cet embarras, j’envoyai des hussards et des chasseurs de tous les côtés, pour reconnaître les chemins ; enfin 10 on en trouva un qui passait par des prairies.
Pendant que la colonne le passait, les hussards de Zieten donnèrent sur le village de Catholisch-Hennersdorf, et me firent avertir que deux bataillons et six escadrons saxons y étaient en quartier. Zieten me fit dire en même temps qu’il amuserait assez longtemps les ennemis, pour 15 que je puisse lui envoyer des secours. Je fis avancer sur-le-champ le lieutenant - général Rochow de la quatrième colonne avec les cuirassiers de Gesler et de Bornstedt, et je les fis soutenir par le général Polentz avec trois bataillons de grenadiers. Nous passâmes par un marais presque impraticable, ce qui surprit les Saxons, qui se croyaient en sûreté de ce 20 côté-là, et qui n'avaient d'attention qu'au grand chemin par où venait la cavalerie de ma droite. Le village de Hennersdorf a un demi-mille de longueur : l'action commença à quatre heures au bout du village qui est vers lorient, et elle finit à six heures au bout opposé. Polentz prit les Saxons à revers, Rochow les attaqua en front, Winterfeldt les prit en 25 flanc, et ils furent enfoncés après avoir fait une résistance passable. Les. régiments de Gotha et de Dallwitz avee la plus grande partie de celui d'O’Byrn furent faits prisonniers ; on prit le général Buchner, le colonel O'Byrn, trente officiers, deux paires de timbales, deux étendards, trois drapeaux, six canons et onze cents hommes. Les équipages de ces trou- 30 pes et leurs nouveaux uniformes furent le butin de nos hussards.
Mon armée campa derrière Hennersdorf; je fis dire aux troupes qu’elles ne devaient pas se rebuter d’être fatiguées pendant quelques jours: que si je leur faisais faire des marches forcées, c'était pour leur épargner des batailles; qu'ils devaient prendre courage, et que les quar- 35 tiers n’en vaudraient que mieux. Quoique la moitié de l’armée n’eût plus de tentes, que quelques régiments eussent encore des culottes de toile, personne ne se refusa à la fatigue, et tous se prêtèrent de bonne grâce à ce qu'ils voyaient que la nécessité me faisait exiger d'eux. Après un si heureux début j'augurais que le prince de Lorraine ne tiendrait pas de- 40 vant mon armée; mais qu'il fallait profiter de la consternation que l’en-