Chapitre XIII
lèvement des quartiers cause aux troupes, poursuivre les ennemis et ne point laisser au prince de Lorraine le temps de la réflexion.
Je continuai ma marche le 24 par un brouillard affreux, pour me porter sur Léopoldshayn. Le temps était si obscur, et l'air si épais que
5 l'on fut obligé de prendre le camp à tâton. Pour ne rien hasarder je garnis le village de Léopoldshayn de quinze bataillons, et fis camper l'armée derrière ce village, dont la longueur convrait tout son front. Mes coureurs apportaient que l’ennemi se retirait partout. Dans tous les lieux où l'on passait on trouvait des vestiges de sa fuite, des chariots dételés, des
10 bagages renversés, des charrettes chargées de poudre, et les déserteurs qui venaient en grand nombre assuraient que la confusion s'était déjà mise parmi les troupes, à cause que dans ces deux derniers jours on leur avait donné vingt ordres différents qui se contre-disaient les uns les autres.
15 Cependant j'appris le 25 de bon matin, que le prince de Lorraine avait assemblé son armée auprès de Schünfeld à un mille de mon camp. * Je marchaïi incontinent à lui, le jour était beau, et j'avais intention de l’'attaquer; mais comme j'approchai de Gürlitz, mes hussards et les gens du pays vinrent me dire que l’armée ennemie était décampée le matin à 20 petit bruit, et qu’elle rebroussait chemin vers Zittau, voulant séjourner au village de Leïpa. Mon armée prit leur camp, et la ville de Gürlitz se rendit par composition; soixante officiers et deux cent cinquante hommes furent faits prisonniers de guerre. Ces soixante officiers étaient en partie des blessés de la journée de Hennersdorf, d’autres officiers de l'ar- 25 mée autrichienne qui étaient devenus malades, d'autres de la milice saxonne. Je trouvai outre cela un magasin à Gürlitz qui fut d’un grand secours dans cette expédition.
Le 26, l’armée se porta en avant sur le couvent de Radmeritz, et les troupes commencèrent à cantonner. Le lieutenant-général Bonin fut com-
30 mandé avec Winterfeldt, tous les hussards, trente escadrons de dragons et dix bataillons pour longer une petite rivière qu'on nomme la Neisse. Ce mouvement, qui pouvait couper le prince de Lorraine de Zittau, le fit décamper d'Ostritz, où il avait son camp pour gagner Zittau avant mes troupes. Mes détachements commencèrent alors à faire des prises sur les
35 bagages des ennemis, car le prince de Lorraine se retirait fort à la hâte et sans ordre.
L'armée marcha le 27 à Ostritz, où je la fis cantonner, et le corps de Winterfeldt poussa jusqu'à Zittau. [’arrière - garde des Autrichiens défilait justement par cette ville, quand Winterfeldt arriva. Les Autri-
40 chiens avaient oublié de fermer la porte derrière eux, de sorte que Winterfeldt entra par une porte, lorsqu'ils ressortaient par l’autre. L’'arrière-
garde des ennemis fut fort mal traitée, Winterfeldt leur prit trois cent cinquante hommes, la plus grande partie de leur bagage fut pillée par nos hussards. Les Autrichiens brûlèrent les chariots qui leur restaient, et marchèrent encore pendant la nuit jusqu'à Gabel sur les hautes montagnes de la Bohême. Aïnsi cette courte expédition ne dura que cinq 5 jours, et l’armée autrichienne y perdit des magasins, des bagages, et retourna en Bohême plus faible de cinq mille hommes qu’elle n’en était sortie.
Dix bataillons de mes troupes demeurèrent à Zittau, un régiment de hussards et vingt escadrons de dragons cantonnaïent dans le voisinage, 10 pour soutenir ce poste important. Winterfeldt fut détaché avec cinq bataillons et un régiment de dragons, pour rentrer par Lauban en Silésie, et venir sur le flanc de Hohenembs, qui était dans ces montagnes, pendant que Nassau le prendrait de front. Cette expédition fut si heureuse qu'en moins de vingt-quatre heures la Silésie fut nettoyée d’Autrichiens. 15 Les dragons de Philibert furent défaits par les hussards de Wartenberg, et Hohenembs ne le céda en rien au prince de Lorraine, ni par la promptitude de sa retraite, ni par la perte de ses bagages.
Je réglai ensuite mes quartiers: le gros de l’armée occupa les environs de Gürlitz, Lehwaldt marcha à Bautzen avec vingt bataillons et 20 vingt escadrons, avec ordre de pousser une pointe vers l'Elbe qui donnât aux Saxons des inquiétudes pour leur capitale, et afin d'avoir des nouvelles sûres de ce qui se passait de ce côté-là. Le colonel Brandeïs, qui jusqu’ alors était resté à Crossen avec deux bataillons, S'empara de Guben, et y prit un bon magasin, de sorte que j'étais hors de tout embarras, 25 pour faire subsister mes troupes.
Pendant toute cette expédition de Lusace, je n’eus aucune nouvelle de mon armée de Halle, maïs j'étais informé que Grünne avait passé l'Elbe à Torgau, et qu'il s'approchait de mes frontières, ce qui me faisait faire d’étranges réflexions, lorsqu'un officier arriva de Ia part du prince 30 d’Anhalt, qui m'apprit que ce prince s'était mis en marche, le 30 de novembre; qu'après avoir fait toutes les dispositions pour attaquer les retranchements des Saxons auprès de Leipzig, il les avait trouvés abandonnés, les Saxons fuyant tous du côté de Dresde; que Leipzig s'était soumis, et qu'il continuerait ses opérations, dès que ses vivres seraient ar- 35 rangés. Je fis d'abord repartir cet officier avec des ordres positifs au prince d'Anbalt de gagner Meissen le plus tôt qu'il pouvait, je l’avisais en même temps que je tenais le général Lehwaldt prêt pour le joindre, et pour lui apporter mes ordres ultérieurs.
La consternation avait été si grande à Dresde, lorsqu'on apprit que 40 le prince de Lorraine fuyait en Bohême qu’on fit sur-le-champ rebrousser