Chapitre XIII
chemin au corps du comte Grünne, qu'on rappela Rutowski à Dresde avec douze mille hommes, et qu’on laissa douze mille hommes seulement à Renard, pour défendre les retranchements de Leipzig, mais ces retranchements étaient si grands que Renard n’osa pas s’exposer à les soutenir
5 avec le peu de monde qui lui restait, et qu'il aima mieux tourner ses pas vers Dresde que de risquer mal à propos sa réputation, et le corps qu’on lui avait confié.
Dans cet intervalle de temps que le prince d’Anhalt employa pour arriver à Meissen, et que je me tenais en panne avec mon armée, je re-
10 pris la plume, pour raccrocher avec les Saxons une négociation tant de fois rompue, et que la complication des conjonctures paraissait éloigner plus que jamais. dJ’écrivis pour cet effet au sieur Villiers, ministre anglais à la cour du roi de Pologne, en lui déclarant que malgré l’animosité que mes ennemis venaient encore de manifester si ouvertement, et
15 malgré tous les avantages éclatants que je venais de remporter sur eux. Je persévérais dans la résolution que j’avais une fois prise de préférer la modération aux extrémités, que j'offrais la paix au roi de Pologne avec l'oubli de tout le passé, en posant la convention d'Hanovre pour base de notre réconciliation.
20 C'était après des réflexions mûres, que j'avais pris cette résolution, me fondant sur le succès de mes armes, moment décisif qu'il faut saisir avant qu'il échappe, pour parvenir à une bonne paix. Je me flattais d'épargner le sang de mes troupes et de tant de braves officiers qu'il faut des demi-siècles pour former. Je considérais que la guerre la plus heu-
25 reuse que je faisais en Saxe était toujours un incendie qui brûlait la maison de mon voisin, et qui pouvait se communiquer à la mienne, qu’il était facile aux ennemis, vu la connexion de nos provinces de faire une incursion de hussards dans la Marche, et d'abîmer ce pays pour jamais. Je sentais la nécessité de mettre une fin prompte à cette guerre, pour
30 Ôter aux Russes le prétexte de s'en mêler. Je n'avais rien à espérer de la France; en conquérant même toute la Saxe je ne finissais point la guerre avec la reine d'Hongrie. Cette princesse pouvait m'opposer une grande armée au printemps de 46, en renforçant ses troupes de Bohême de celles qu’elle avait sur le Rhin, et qui lui devenaient désormais inutiles
35en Allemagne. D'ailleurs le prétexte de la guerre était mort avec l’empereur Charles VII. La mauvaise récolte de l’année rendait les blés rares, etmes finances étaient épuisées : la paix était le seul remède à tous ces maux.
J'avais d’autres raisons pour ne point trop hausser mes prétentions,
je soutenais le désintéressement que j'avais annoncé dans mon manifeste 40 de l’année 44 et de 45. Si j'avais extorqué aux Saxons quelque cession forcée, c'aurait été confondre leurs intérêts avec ceux des Autrichiens et
Le
je serais devenu l'artisan des liens que la politique exigeait que je devais dissoudre. Il n’était pas prudent de renouveler la jalousie que l'Europe avait conçue contre moi depuis l'acquisition de la Silésie, un peu de modération pouvait détruire le caractère ambitieux qu'on me prétait, c'était le temps d’endormir l'envie et non pas de la réveiller. Ajoutez à ces 5 considérations que le moyen le plus court de parvenir à la paix était de rétablir ên statu quo l'ordre des possessions comme elles l'avaient été avant 160. cette dernière guerre. Ces conditions, n’étant ni dures ni onéreuses, pouvaient produire une paix d'autant plus stable qu’elle ne laissait après elle aucune semence d'animosité ni de jalousie. Ces principes me servirent 10 de loi; et vous verrez par la suite que, malgré les succès qui ont couronné mes entreprises, je ne m’en suis jamais départi. Qui n'aurait cru que des propositions si douces n’eussent été bien reçues du roi de Pologne ? Cependant on était bien éloigné à Dresde de tout ce qui approchait de sentiments pacifiques. Brühl n'avait que son plan en tête, pour le sou- 15 tenir, il fit revenir en Saxe par Aussig l’armée du prince de Lorraine pour la joindre à toutes les troupes de son maître et à celles du comte de Grünne: et orgueilleux de ce nombre, il se proposait de commettre la, fortune de son roi aux hasards des combats, sacrifiant tous les intérêts qui sont sacrés aux hommes à sa vengeance particulière et à son ambition. 20
Villiers se rendit à la cour avec la lettre que je lui avais écrite, et avec le visage d’un homme qui vient annoncer une bonne nouvelle. Il demanda audience du roi, il joignit aux propositions de ma lettre une exhortation pathétique, pour porter ce prince à éviter les malheurs qui menaçaient ses peuples et sa personne. Le roi répondit sèchement qu'il 25 aviserait à ce qu'il avait à faire. Brühl s’expliqua plus clairement avec le ministre anglais: ül fit sonner fort haut et avec affectation les secours de la Russie auxquels on s'attendait à tout moment; il parla avec emphase des ressources de la Saxe, et finit par lui dire que, pour donner au roi d'Angleterre des marques de la déference du roi, son maître, il ferait 30 délivrer au sieur de Villiers un mémoire, contenant les conditions auxquelles le roi de Pologne pourrait se résoudre à faire la paix. Le lendemain, 1° de décembre, le roi de Pologne partit pour Prague et ses deux princes aînés pour Nuremberg. Quel contraste de hauteur et de faiblesse ! Brühl avait dicté avant que de partir le mémoire que les conseillers d'état 35, remirent après son départ au sieur Villiers: il contenait en substance que le roi de Pologne accéderait à la convention d'Hanovre, à condition qu'au moment même les Prussiens feraient cesser toutes les hostilités, qu'ils n'exigeraient plus de contributions et bonifieraient toutes celles qu'ils avaient reçues et toutes les livraisons que le pays leur avait 40 faites, qu'ils évacueraient la Saxe sans plus différer, et restitueraient les