Chapitre XII
Brandebourg que j'en usais en Saxe, que tout y aurait été saccagé, brûlé et abîmé, comme malheureusement j'en avais vu des exemples en Silésie. et J'ajoutai dans ma lettre à Villiers que, puisque le roi de Pologne voulait la guerre, je la lui ferais plus vive et avec plus de feu que jamais.
5 Enfin le 9, je reçus un courrier du prince d’Anhalt qui m'apporta une dépêche, datée de Torgau, dans laquelle il me rendait compte qu'il avait fait deux cents prisonniers dans cette ville, rejetant la lenteur de ses marches sur la difficulté des vivres, des voiturages et des subsistances qu'il avait eues à régler. Ce n'était que des prétextes, pour excuser ses
10 délais: il avait employé neuf jours à faire neuf milles. Sa conduite était d'autant plus inexcusable, qu’il avait un grand magasin de farines à sa disposition à Halle, qu’il en trouva un autre à Leipzig, que sa marche se fit sans voir d’ennemis, et que par conséquent il était le maître de disposer à son gré des fourrages, des vivres, des livraisons, des chevaux et
15 du pays. Les véritables raisons de sa lenteur étrange étaient son esprit de contradiction sur toute chose. Il haïssait à la guerre toutes les entreprises vives, parce qu'il était vieux et que j’en faisais, et il n'aurait pas été fâché de faire passer dans le monde mon expédition de Lusace pour la fougue d’un étourdi heureux. Il marchait à pas comptés, affectant
20 dans toutes ses ordres un air de supériorité, de sagesse et d'expérience dont, selon lui, le contraste m'était désavantageux. D'ailleurs l'amitié aveugle qu'il avait pour le cadet de ses fils allait au point qu'il se laissait conduire par lui, n’entendait que par sa bouche, et ne voyait que par ses yeux; et celui-ci pour ne point passer pour jeune homme faisait le cir-
25 conspect, et imitait jusqu'aux faiblesses de son père. Le prince d'Anhalt ne reçut point des louanges sur sa conduite; dans la réponse que je lui fis je ne pus lui dissimuler à quel point sa lenteur était préjudiciable à mon service; il me mettait dans le risque de voir joindre les Autrichiens aux Saxons, et surtout de voir détruire à mes yeux le pont de Meissen,
30 après quoi il n'y avait plus moyen de nous joindre. Je lui ordonnai positivement d'user de diligence, pour que du moins il pâût tomber sur le corps des Saxons avant l’arrivée du prince de Lorraine. Il me répondit, en me promettant qu'il serait le 12 à Meïssen; sur quoi je rassemblai tous mes quartiers, ne laissant que quatre bataillons et de hussards à
35 Zättau, un bataillon à Gürlitz et deux à Bautzen, le reste des troupes hors Lehwaldt me joignit le 13 à Camenz. J’appris, en y arrivant, que le prince d'Anhalt avait pris Meissen le 12, mais que la garnison s'était sauvée par une poterne pendant la capitulation, et avait rejoint les troupes avec lesquelles Rutowski formait une chaîne le long de l’Elbe depuis
40 Meissen à Pirna. Pendant que l'infanterie du prince entrait dans Meis-
sen, la cavalerie défilait pgr un chemin creux, pour occuper une hauteur
où il la voulait faire camper, vu la proximité des ennemis. Comme cette cavalerie ne marchait qu'un à un par ce défilé, qu'elle était obligée de passer, les deux derniers régiments de la colonne, à savoir Rôell et Holstein, firent mettre pied à terre aux cavaliers pour attendre leur tour. Sibilski et ses dragons saxons s’en aperçurent, ils se glissèrent dans un 5 bois épais qui remplissait un fond à côté de ce chemin, et de là ils fondirent tout à coup sur ces dragons prussiens, leur enlevèérent deux paires de timbales, trois étendards, tuèrent une trentaine d'hommes, et en firent cent soixante prisonniers. Quelques escadrons de mes troupes se jetèrent sur leurs chevaux en hâte, et chassérent incontinent les Saxons, 10 mais l'affront était recu, et le remède arrivait trop tard. La faute de mes officiers était de n'avoir point fait fouiller ce bois et les avenues par des patrouilles détachées des ailes des escadrons, et d'avoir permis que des régiments entiers mirent pied à terre; il en coûta la vie au général Rüell, qui était malade et se faisait conduire dans son carrosse. Il faut avouer 15 cependant que le froid était alors excessif, et que les cavaliers avaient été douze heures à cheval. Ceci peut toujours servir de leçon aux officiers, qu'on ne peut jamais assez prendre de précautions à la guerre, et les fautes les plus légères sont presque toujours punies.
On employa le reste du 12 à réparer le pont de l'Elbe, et le 13 le 20 général Lehwaldt joignit à Meissen le corps du prince d'Anhalt. C'était ce pont que les Saxons devaient détruire; leurs généraux en eurent l'idée, mais les ministres de Dresde avaient l'autorité sur les généraux ; ils ne comprenaient pas qu’un pont peut contribuer à la perte d’un pays. Ce pont de pierre avait coûté cent mille écus à bâtir, et ils ne voulurent25 jamais consentir qu’on le ruinait. Ce conseil d'état était, comme sont tous les grands corps, composé de personnes de différents caractères, parmi lesquelles il y en a un qui prime, et qui ou par faveur ou par supériorité de génie subjugue le sentiment de ses collègues et gouverne les autres. Hennicke, homme d'extraction obscure, de valet de pied qu'il fut, avait #0 été élevé au ministre par la fortune, il joignait au talent de bon financier l'art de fouler les peuples méthodiquement. Son économie fournissait aux prodigalités du roi et aux dissipations du favori, c'était ce qui lui donnait un crédit étendu: il gouvernait la Saxe sous Brühl, de lui émanaient les ordres pour l’armée dont il dirigeait même les opérations, 35 et c'est en grande partie à son incapacité que l'on peut attribuer les fautes grossières que firent les généraux saxons pendant cette campagne d’hiver. |
Mon armée s’avança le 14 jusqu'à Künigsbrück, et à force de presser et d'aiguillonner le prince d'Anhalt, il se mit en marche le même jour, et 40 vint déployer son armée en rang de bannière sur les hauteurs de Neustadt,