Chapitre XIII
Lorsque le prince d'Anhalt arriva sur les lieux avec la tête de son armée, 1l jugea d’abord de l'endroit faible du poste des Saxons et de l'avantage que le terrain lui permettrait de prendre, et comme il vit que le succès de cette journée se déciderait par la prise du village de Kessels-
5 dorf, il disposa tout pour l’emporter. Il commença par former son armée en bataille vis-à-vis celle des ennemis, après quoi il mit sa droite sur trois lignes à l’opposite du village de Kesselsdorf et les dragons de Bonin firent la quatrième. Dès que les troupes furent ainsi rangées, trois bataillons de grenadiers et les trois bataillons de son régiment attaquèrent 10le village de front, et Lehwaldt le prit en flanc; vingt-quatre canons chargés de mitraille, trente compagnies de grenadiers et le régiment de Rutowski firent reculer les assaillants. La seconde attaque ne fut pas plus heureuse, car le feu était trop violent. Le régiment de Rutowski sortit de son poste après la seconde attaque, dans l'intention de pour- 15 suivre mes troupes. Le prince d’Anhalt saisit ce moment, et commanda au colonel Lüderitz de charger les Saxons avec ses dragons; il fondit dessus, donnant pleine carrière aux escadrons ; tous les Saxons qui restèrent furent passés au fil de l'épée: le reste fut fait prisonnier de guerre. L'infanterie s’empara en même temps du village, y entra de tous côtés, 20et prit la batterie qui avait rendu ce poste si formidable. Le général Lehwaldt mit le comble à cette victoire, et toutes les troupes qui avaient défendu le village furent ou tuées ou obligées de mettre les armes bas. Le prince d'Anhalt profita de cet avantage en habile capitaine, et il gagna sans perte de temps le flanc gauche des ennemis. La cavalerie de sa 25 droite renversa d'un seul choc la cavalerie saxonne, et la dissipa tout à fait, les ennemis fuirent avec trop de promptitude pour être poursuivis par des gens qui veulent de l’ordre dans leurs évolutions.
La gauche de mon infanterie dont le prince Maurice avait le commandement se canonna avec les ennemis jusqu'à ce que le village de
30 Kesselsdorf fut emporté par la droite; mais impatiente alors d'avoir part à la décision de cette affaire importante, elle marcha aux ennemis, en luttant contre les obstacles que lui opposaïent les rigueurs de la saison, les difficultés du terrain et des ennemis qui avaient à défendre leur patrie. Le passage du ravin, ou plutôt du précipice, fut difficile et meurtrier,
35 l'assaut pour gravir sur une hauteur escarpée et glissante par la neïge, qui couvrait la surface de la terre et qui cédait sous les pieds, ne fut pas des moindres empêchements à vaincre; mais tout céda enfin aux vainqueurs, et les Saxons et les Autrichiens furent chassés des hauteurs de Bennerich par des troupes qui grimpèrent sur une roche escarpée sans
10 former des bataillons, pas même des pelotons. La cavalerie saxonne attaqua mon infanterie éparpillée, et certainement, si les Saxons avaient
été braves, mon infanterie devait être taillée en pièce: mais cette attaque fut si molle, si mal soutenue qu'après quelques décharges de mon infanterie les ennemis disparurent tout à fait, et cédèrent le champ de bataille aux vainqueurs. La cavalerie de notre gauche avait été inutile pendant tout le combat, et ne servit pas de toute cette journée, à cause que le terrain et le précipice qui la séparait des ennemis l’empêchait d'agir. Dès que le prince d'Anhalt se vit assuré de la victoire, il détacha le général Gessler avec toute la cavalerie de sa droite pour poursuivre les fuyards, sur lesquels on fit encore nombre de prisonniers.
Le prince d’Anbalt donna des marques d’une expérience consommée 10 et d’une valeur à toute épreuve dans cette fameuse journée. La disposition qu'il fit à sa droite pour l'attaque du village de Kesselsdorf doit servir de modèle à tous ceux qui auront des villages si bien garnis à attaquer. Les généraux, les officiers et les soldats de mon armée, tous se distinguèrent, et s'ils eurent trop d’ardeur, il faut avouer à leur louange 15 que le succès justifia leur témérité. Les Saxons laissèrent trois mille morts sur la place, deux cent quinze officiers, parmi lesquels il y avait quatre généraux, et six mille cinq cents soldats furent faits prisonniers à cette bataille. On leur prit de plus cinq drapeaux, trois étendards, une paire de timbales et quarante -huit canons de tout calibre. Nous eûmes 20 quarante et un officiers et seize cent vingt et un soldats de tués, et à peu près le double de blessés ; on trouva le général de Hertzberg et le colonel d'Assebourg parmi les morts. ;
Les Saxons s’enfuirent à Dresde avec les Autrichiens, où ils trouvèrent le prince de Lorraine, occupé à rassembler son armée éparpillée. 25 Ce prince offrit au comte de Rutowski d'attaquer le lendemain avec lui conjointement mes troupes; mais le Saxon, qui en avait eu de reste, trouva la proposition mauvaise et s’excusa de l’accepter, alléguant que son infanterie était détruite, qu'il manquait d'armes, de munitions et que les troupes n'avaient pas le temps de revenir de la terreur, toute fraîche- 30 ment imprimée dans leurs esprits par l’action qui venait de se passer. Il ajouta que j'allais me joindre au prince d'Anhalt, que Dresde n’était munie ni de provisions de bouche ni de munitions de guerre, et que pour sauver les débris de Kesselsdorf il fallait se retirer à Zehista, village situé au pied des montagnes de Giesshübel. Ce projet s’exécuta tout de 35 suite, les Saxons évacuérent Dresde, et n’y laissèrent que des milices. Le 16, ils prirent un camp au delà du Kônigstein, et envoyèrent leur cavalerie en Bohême, manquant de moyens pour la nourrir plus longtemps sur le territoire de Saxe. Nu
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Le lendemain de la bataille, je fis avancer mon armée jusques à 40 Wilsdruf, et le 17 ces troupes se portèrent jusques au ruisseau de Plauen,