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Chapitre XIIL

convaincre, en les faisant convenir que les conditions que je leur offrais étaient les plus désirables pour leur roi, pour leur pays et relativement à leurs fortunes particulières.

Je fis observer à l'armée le meilleur ordre du monde, et je mis toute

5 la douceur imaginable dans mes procédés, pour que cette nation voisine et malheureuse ne se ressentit que légèrement des rigueurs de la guerre à laquelle le peuple n'avait aucune part. Le 20, on chanta le Te Deum dans les églises sous la triple décharge de l'artillerie de la ville, pour suivre en cela l’usage établi à la guerre. Le soir on représentait l'opéra

10 d'Arminio. Si je me souviens de cette bagatelle, c’est qu’elle a rapport à une anecdote singulière. Brühl se servait de toute sorte de moyens pour gouverner l'esprit de son maître : l'opéra même était un des ressorts qu'il faisait jouer pour y parvenir. Ainsi les opéras contenaient pour la plupart une allégorie sur la conduite du roi: la Clémence de Titus avait

15 été composée au sujet de la disgrâce de Sulkowski et des prétendus erimes que le roi lui pardonna. Armimo fut fait à l'occasion de cette dernière guerre et à la protection que le roi de Pologne donnait à l'empire et la reine d'Hongrie contre la France et la Prusse qui voulaient tout subjuguer. Les louanges flatteuses de la poësie italienne, rehaussées des

20 charmes de l'harmonie et du gosier des châtrés persuadaient au roi qu'il était l'exemple des princes et le modèle de l'humanité. Les musiciens n’osèrent jamais exécuter en ma présence le chœur de cet opéra; leur silence modeste venait des paroles du chœur, auxquelles ce qui venait d'arriver donnait un sens rétorqué:

25 Sulle rovine altrui alzar non pensi il soglio,

Colui che al sol orgoglio riduce ogni virtü.

La licence était encore plus forte et d'un encens plus outrageant: les chœurs des opéras d'Auguste valaient les prologues de ceux de Louis XIV; il n’y avait de la différence que des personnes.

30 Villiers que j'attendais avec impatience arriva enfin, et apporta avec lui les pleins pouvoirs, et tout ce qu’il fallait aux ministres saxons pour conclure, il demanda la permission de faire venir à Dresde le comte Frédéric Harrach pour accéder au traité de paix au nom de la reine d'Hongrie, Ce que j'accordai.

35 Les affaires étaient dans ces termes que je reçus la réponse du roi de France à la lettre touchante que je lui avais écrite de Berlin, dans laquelle je lui demandais des secours réels dans le pressant besoin que j'en avais. La réponse du roi avait été projetée dans son conseil, où l’on avait lu ce que je lui avais écrit; Le roi n’y avait proprement prêté que la

4o main. La voici:

» Monsieur mon frère. Votre Majesté me confirme dans la lettre du

15 de novembre ce que je savais déjà de la convention d'Hanovre du 26 d'août. J’ai dû être surpris d'un traité, négocié, conclu, signé et ratifié avec un prince mon ennemi, sans m'en avoir donné la moindre eonnaissance. Je ne suis point étonné de vos refus de vous prêter à des mesures violentes et à un engagement direct et formel contre moi: mess ennemis doivent connaître Votre Majesté, c’est une nouvelle injure que d'avoir osé lui faire des propositions indignes d'elle. Je comptais sur votre diversion; j'en faisais deux puissantes en Flandre et en Italie, et j'occupais sur le Rhin la plus grosse armée de la reine d'Hongrie. Mes dépenses, mes efforts ont été couronnés des plus grands succès. Votre 10 Majesté en a fort exposé les suites par le traité qu'elle a conelu à mon insu. Si cette princesse y avait souscrit, toute son armée de Bohême se serait tournée subitement contre moi; ce ne sont pas là des moyens de paix. Je n’en ressens pas moins l'horreur des périls que vous courez; et rien n'égale l’impatience de vous savoir en sûreté, et votre tranquillité 15 fera la mienne. Votre Majesté est en force, et la terreur de nos ennemis, et a emporté sur eux des avantages considérables et glorieux; l'hiver avec cela, qui suspend les opérations militaires suffisait seul pour la défendre. Qui est plus capable que Votre Majesté de se donner de bons conseils à elle-même? Elle n’a qu'à suivre ce que lui dictera son esprit, 29 son expérience, et par-dessus tout son honneur. Quant aux secours, ils ne peuvent consister de ma part qu’en subsides et en diversions, j'ai fait toutes celles qui me sont possibles, et je continuerai par les moyens qui assurent le mieux les succès: j'augmente mes troupes; je ne néglige rien; je presse tout ce qui pourra pousser la campagne prochaine avec 25 la plus grande vigueur. Si Votre Majesté a des vues et des projets capables de fortifier mes entreprises, je la prie de me les communiquer, et je me concerterai toujours de grand plaisir avec elle, ete.«

Cette lettre paraît d’abord douce et polie, mais quand on considère les circonstances dans lesquelles je la reçus, et Les négociations qui l’a- 30 vaient précédée, on y remarquera une ironie, d'autant plus déplacée, que le temps n’était pas propre à s’escrimer en épigrammes : dépouillons- la du verbiage des compliments, voici ce qu'elle renferme: Je suis fort fâché de ce que vous avez conclu le traité d'Hanovre, sans m'en avertir, car le prince de Lorraine aurait pu retourner en Alsace, si la reine 35 d'Hongrie l'avait accepté. La guerre d'Italie et de Flandre que je soutiens, ne voyez-vous pas que ce sont des diversions que je fais en votre faveur? Personne n’en doute, car je n'ai nul intérêt de conquérir la Flandre et d'établir Don Philippe, mon beau-fils, en Lombardie. Conti contient si bien les forces principales que la reine d'Hongrie a en Alle-40

175. magne, que les Français ont repassé le Rhin, que Traun a pu détacher

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