Chapitre XIIL
je promis de retirer incontinent mes troupes du territoire saxon à la ré-
serve de Meïssen, qui me fut accordé pour y laisser l'hôpital de l’armée
jusqu'à l'entière guérison des blessés. A la suite de ces articles fut
Joint le renouvellement de l’ancien cartel entre les deux parties sur le 5 pied, où il avait été réglé l’année 1728.
Ainsi finit cette guerre qui ne dura en tout que seize mois; qui se fit de part et d'autre avec une vivacité et un acharnement extrême; où les Saxons découvirent l'envie et la jalousie qu'ils portaient à ma puissance naissante; dans laquelle les Autrichiens combattirent pour l’em-
10 pire et le despotisme d'Allemagne; qui parut favorable à la Russie pour puiser dans les troubles germaniques ; à laquelle la France devait s’intéresser et n'y prit aucune part; dans le cours de laquelle il arriva des changements subites et des événements inopinés qui exposent l’état à sa ruine certaine, qui cependant malgré toutes les conjonctures funestes
15triompha de ses ennemis par la supériorité de la discipline militaire et la valeur héroïque de tant d'officiers d’un mérite distingué.
Cette guerre n’opéra point de ces grandes révolutions qui changent les empires et donnent une nouvelle face à l'Europe; mais elle empêcha peut-être que de pareils bouleversements n’'arrivassent, en obligeant le
20 prince de Lorraine d'abandonner l’Alsace. La mort imprévue de Charles VIT dérangea certainement le but qu'on s'était proposé d’arracher à Jamais la dignité impériale à la nouvelle maison d'Autriche. Aïnsi, à regarder ce morceau d'histoire sans prévention, on est obligé de convenir que cette guerre causa à certain égard une effusion de sang inutile, et
25 qu'un enchaînement de victoires et de triomphes ne servit uniquement qu'à confirmer la Prusse dans la possession de la Silésie.
Je ne me contente point de considérer cette guerre relativement à toute l’Europe; si je l’envisage par rapport à l’affaiblissement et à l’accroissement de puissance des parties belligérantes, j'y trouve que ma
30 dépense monte à huit millions d’écus, y compris les frais de l’armement et les bonifications faites aux provinces qui souffrirent. Nous fimes en tout quarante-cinq mille six cent soixante -quatre prisonniers ; à savoir: douze mille à Prague, dix-sept cent cinqante par des partis pendant la campagne de 1744: deux cent cinquante aux affaires de Plomnitz et de
35 Reinerz du général Lehwaldt; sept mille cent trente-six à la bataille de Friedeberg; trois mille à la prise de Cosel par le général Nassau; cinq mille encore en toute sorte d’autres occasions par le même général; deux cent cinquante dans des rencontres de hussards par Zieten, Natzmer et Schulz, deux mille trente à la bataille de Sohr; quatre cents par des dé-
40 tachements du prince Charles en Haute-Silésie, quatre cent vingt-sept par les partis de Glatz: treize cent quarante - deux par le général Winter-
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feldt; deux cent soixante-onze par le major Warnery, treize cent quatrevingt-douze à Catholisch-Hennersdorf, six mille six cent cinquante-huit à la bataille de Kesselsdorf, et trois mille sept cent cinquante-huit à la prise de Dresde. |
Les Autrichiens nous prirent dans Budweis le régiment de Kreytzen, 5 fort de mille hommes; les pionniers, fort de six cents hommes à Tabor: de plus quatre cents malades de l'armée; trois cents hommes à la sortie de Prague; trois cents à Cosel et treize cents dans toute sorte d’occasions; ce qui fait somme totale trois mille neuf cents têtes, nombre bien inférieur à celui des leurs qui étaient prisonniers. La Haute-Silésie fut 10 ruinée par les troupes hongroises, et surtout les cercles qui sont situés de l’autre côté de l'Oder, et cette partie de la Basse-Silésie limitrophe de la Bohême entre Schmiedeberg et Braunau. La Bohême souffrit une ruine plus considérable, elle avait été ravagée l’année 1744, et les frontières de la Lusace, de Silésie et de la Moravie jusqu’à l'Elbe entièrement désolées 15 l'année 1745.
Cette guerre coûta peu à la reine d'Hongrie qui tirait des subsides considérables d'Angleterre, mais les Saxons firent des pertes considérables. Le pays paya en contribution de quatre millions d'écus argent comptant, si l’on ajoute à cette somme les fourrages que les paysans 20 livrèrent, ce qu'ils souffrirent par les marches et par les pillages de quatre armées, on peut sans exagération évaluer leur perte à cinq millions d’écus.
De tous ces prisonniers faits sur les Saxons et les Autrichiens ceux qui étaient grands et forts entrèrent dans mes troupes, ceux que leurs 25 blessures avaient rendus invalides et ceux qui n'étaient pas propres au métier de la guerre furent rendus à leurs maîtres. Mon armée se trouva par ce moyen facilement recrutée, et en examinant nos pertes il se trouva qu'elles se réduisaient à sept mille hommes ou environ de troupes nationales. 30
Que gagna donc la Prusse, l'Autriche et la Saxe à cette guerre, poussée avec tant d'acharnement et d’animosité? Rien que la ruine mutuelle des grandes provinces, des milliers d'hommes égorgés, dont les bras auraient pu dans d’autres emplois être plus utiles à la patrie, et ce qui fit le malheur de tant de particuliers devint inutile à ceux qui avaient 35 armé leurs bras. C’est le sort commun des grandes guerres, de ne pas produire de grands effets. L'Europe, qui se sépare en deux parties à la première levée de bouclier, établit par les alliances une égalité des forces, qui pour la plupart du temps empêche un des partis de gagner la superiorité sur l’autre, et la fortune est si rarement constante en ses fa-40 veurs qu'après des triomphes et des pertes réciproques la balance reste