‹ Histoire de mon tempsChapitre 15 sur 149 · Chapitre Ier · texte numérisé non relu

Chapitre Ier

invariable durée au flegme de la nation germanique. Je pourrais leur répondre que ce gouvernement se soutient parce qu'il est gigantesque et extraordinaire, et que les choses ridicules sont plutôt faites pour entrer dans l’esprit des hommes que les choses raisonnables, maïs comme de straits d'épigramme ne sont point faits pour un ouvrage aussi grave que celui-ci; je leur dirai que c’est l'intérêt de l'Angleterre, de la Hollande et de la France même de conserver le corps germanique tel qu’il est, que les jalousies des princes de l'empire veillent réciproquement sur leur voisins, et que les premières entreprises d'un ambitieux seraient le 10 signal de l'alarme et du ralliement qui lierait tout ce corps contre l'agresseur. Malgré ce que les empereurs Ferdinand [°' et Ferdinand IT purent entreprendre, leur puissance échoua contre le dessein de subjuguer entièrement ce vaste empire dont ils n'étaient proprement que les premiers membres.

15 En tirant vers le midi de l'Allemagne du côté occidental est située cette république singulière qui en quelque sens est annexée à l'empire, et qui d'un autre est libre et indépendante: la Suisse qui depuis le temps de César a presque toujours conservé la liberté et les mœurs des anciens Helvétiques ; une fois soumise à la maison d'Autriche elle a se-

20 coué le joug, et vainement Les empereurs tentèrent-ils de subjuguer ces montagnards belliqueux que la situation de leur pays et l'amour de la liberté, si puissants sur les hommes, défendent contre l'ambition de leurs voisins. Le comte du Luc, ambassadeur de France, leur suscita une guerre intestine sous prétexte de la religion pour les empêcher de se

25 mêler des troubles de l'Europe causés par les prétentions de la maison d'Autriche et de Bourbon à la succession d’Espagne.

Les treize cantons tiennent tout les deux ans une diète générale où préside alternativement le Schultherss ou consul de Berne ou de Zürich ; le canton de Berne qui par sa puissance est le premier de cette ligue fait

30 pencher pour l'ordinaire la décision des points qu’ils délibèrent selon qu’il lui plait, il est en Suisse ce que la ville d'Amsterdam et la province de Hollande sont dans les États généraux. Les deux tiers de la Suisse sont réformés, un tiers est catholique. Ces réformés ressemblent aux presbytériens d'Angleterre par leur rigidité, et les catholiques sont aussi super-

35 stitieux que les Espagnols. La république helvétique est, selon mon avis, un modèle achevé d’une république, elle suit invariablement les principes de la modération qui la maïntient. Les paysans y sont les plus heureux mortels du monde, ils sont riches et libres. La religion qui quelquefois les divise ne peut pas nourrir de longs troubles, parce que les catholiques

40 sont les plus faibles, et que les réformés ne sont pas persécuteurs. Les

Suisses peuvent rassembler deux cent mille hommes pour leur défense, et ils ont un trésor amassé depuis de longues années, pour entretenir cette armée pendant trois campagnes. Les gorges de leurs montagnes sont toutes défendues par des forts; aussi se sont-ils fait respecter des plus grandes puissances qui n’ont osé toucher leur territoire lorsqu'ils ne 5 l'ont pas voulu permettre. Tant de sagesse est en quelque sorte avilie par l'usage grossier et barbare qu'ils ont de vendre leurs citoyens à toutes les puissances qui en ont besoin dans leurs troupes. Ce sang si précieux, cette véritable force de l’état, est bien au dessus des richesses, et c’est le plus abominable de tous les négoces que celui de l'espèce humaine ; maïs 10 qu'y a-t-il de parfait dans le monde?

L'Italie était alors partagée entre beaucoup de souverains. Le roi de Sardaigne était le plus puissant en Lombardie. Victor-Amedée sortait de la guerre, qu'il avait faite à la maison d'Autriche, et où il avait gagné une partie du Milanais. Il pouvait avoir quatre millions de revenus 15 qu'il employait à l'entretien de trente-six mille hommes. On estimait Victor - Amedée en Italie {où tout le monde se pique d’être politique) un grand homme d'état, qui par une conduite conséquente et suivie subjuguerait avec le temps la Lombardie entière. Les nations voisines appréhendaient son joug par la dureté dont il en usait envers ses sujets. Le 20 marquis d'Orméa, un des plus sages ministres de l'Europe, assistait ce prince de ses conseils. La politique de Victor-Amedée était attentive à maintenir un équilibre égal entre la maison d'Autriche et les deux maisons de Bourbon, pour se ménager par cette égalité des nouveaux moyens d'augmenter sa puissance par des acquisitions. Son père lui avait dit: 25 »Le Milanais mon fils est comme un artichaut, il le faut manger feuille par feuillec. Le roi de Sardaigne penchaïit plus pour la maison d'Autriche que pour celle de Bourbon. L'année 40, il avait encore le cœur gros de la paix de 1737 que Fleury avait faite à son insu. |

La maison d'Autriche possédait encore le Milanaiïs, le Pavesan, le 30 Plaisantin et le Mantouan, et le duc de Lorraine avait acquis le Toscane. Deux belles républiques florissaient en Italie: celle de Gênes à l’occident, fameuse par sa banque, son crédit, la somptuosité de ses palais, et par son négoce, quoique déchu depuis quelques siècles, les Corses s’étaient révoltés quelquefois contre les Génois, une fois l'empereur y envoya 35 de troupes pour les ranger sous l’obéissance légitime de leurs maîtres, la dernière rébellion fut éteinte par les Français, commandés par le comte de Maïllebois. |

Venise, située du côté de lorient, plus considérable que Gênes, s’élève du sein des mers, ses palais sont bâtis sur soixante - douze îles. 40

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