Chapitre Ier
Cette superbe cité est peuplée par deux cent milles âmes, elle est gouvernée par un doge qui se prête tous les ans à la ridicule cérémonie de se marier avec la mer. Cette république perdit l’île de Candie dans le XVIT° siècle et la Morée dans le XVIII, lorsque les. armes impériales, 5 victorieuses sous le grand Eugène, rangeaient Belgrad et Témeswar sous leurs lois. La république entretient treize mille hommes de troupes de terre, elle a quelques vaisseaux, maïs point de flotte. Ce maréchal de Schulenbourg qui trompa la vigilance de Charles XII à la bataille de Fraustadt commande leur militaire, mais l’âge et la caducité l’ont rendu 10 valétudinaire.
Autrefois les Vénitiens et les Génois faisaient le commerce de toute l'Europe, ils fournissaient principalement l’Allemagne de toutes les marchandises que le luxe ou le besoin des Européens font chercher en Asie: le commerce de la Hollande et des Anglais ruina presque celui de ces
15 deux républiques dont l'influence dans les affaires générales de l’Europe n'est plus considérable.
La guerre de 1733 avait transplanté Don Carlos, qui de duc de Toscane était devenu roi de Naples. Gonsalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, avait conquis ce royaume pour les Espagnols sur
20 Louis XII, roi de France, la mort de Charles IT le fit passer sous la domination de la maison d'Autriche, et l'affaire de Bitonto le rangea sous les lois de l’Infant. Don Carlos s'était amusé pendant son gouvernement de la Toscane à traire des vaches, lorsqu'il fut roi, il épousa la fille d'Auguste, roi de Pologne. Ce prince était sous la tutèle du comte de
25 Saint-Estevan, et celui-là était sous la direction immédiate de la reine d'Espagne. Le royaume de Naples et de Sicile rapportait trois millions d’écus à ce prince dont il entretenait douze mille hommes.
Je passe sous silence la république de Lucques, de Saint - Marino et le duc de Modène, ce sont de ces miniatures qui ne trouvent point leur
30 place dans de grandes galeries de tableaux. — Le saïnt-siége venait de vaquer par la mort de Clément XII de la maison de Corsini. Le conclave dura près d’un an au grand scandale de la chrétienté. Les incertitudes du Saint-Esprit venaient de ce que les factions des couronnes ne pouvaient s'accorder sur le candidat qu’elles voulaient élire; le cardinal
35 Lambertini que la longueur de ce conelave et l'ennui de sa cellule excédait, leur dit un jour : »Mettez fin à votre éternel scrutin, et choisissez, voulez-vous un pape dévot? prenez Coscia; voulez-vous un savant? prenez ....; voulez-vous un bon fou? choisissez moi.« Ce fut en effet lui que l'on élut à la fin, et qui prit le nom de Benoît XIV. Le Saint-Esprit
40 avait apparemment ce jour-là l'esprit tourné à la plaisanterie.
Rome ne gouvernait plus le monde avec cet empire que lui avait
donné la religion dans les premiers siècles de l’église. Les empereurs n’allaient plus à Rome comme Barbe-rousse qui s’avilit au point de servir de marchepied au souverain pontife: les foudres des excommunications étaient usées ou éteintes, le pape demeurait à la vérité le premier évêque de la chrétienté. Si on lui abandonnaït les matières de foi, il lui était s interdit d’un autre côté de se mêler des choses profanes. Il y a d’heureuses conjonctures pour tout, celles de la superstition étaient passées : on faisait de temps en temps des saints à Rome pour n’en point perdre tout à fait l'habitude; dans les deux tiers de l'Europe ces saints étaient peu fêtés. Un pape qui eût prêché les croisades dans ce XVIII siècle 10 n'eût pas attroupé vingt polissons. Il se voyait réduit à l'humiliant emploi d'exercer apostoliquement les fonctions de sacerdoce, et à faire en hâte la fortune de ses neveux.
L'ordre des Jésuites qu'Ignace Loyola avait établi dans le XV® (sic) siècle devenait un objet digne d'attention, cette société s'était mise en 15 possession de l'éducation de la jeunesse dans tous les pays catholiques, tous les confesseurs des rois étaient de leur ordre, ils avaient des missionnaires dans la Chine, dans le Japon; sans un hasard imprévu ils auraient converti tout le royaume de Siam, ils possédaient la province du Paraguay, j'ai une relation manuscrite de ce pays, dans laquelle j'ai 20 trouvé qu’ils y entretiennent dix mille soldats, et que ce pays est gouverné avec équité, douceur et beaucoup de sagesse. Les Jésuites furent chassés de France après le meurtre du bon roi Henri IV, ils trouvèrent le moyen de rentrer peu d'années après leur banissement: et, ce qui est bien plus, de faire détruire un monument flétrissant pour eux que le par-?5 lement de Paris avait fait édifier. On prétend qu'ils ont trois vœux, et que le troisième contient tous les secrets les plus raffinés de la politique de leur ordre. Peut-être leur fait-on trop d'honneur, il n’en est pas moins étonnant, qu'ils soient soufferts partout, et que des souverains tolèrent dans leurs pays une société d'hommes qui ne font proprement serment 50 d'obéissance qu'au pape: mais lorsqu'on examine à la rigueur les coutumes des états, combien d'inconséquences, combien de contradictions n'y rencontre-t-on pas ?
Tout ce que le pape put faire pour l’empereur dans la guerre que ce prince avait entreprise, l’année 1737, contre le Turc se réduisait à des 35 brefs qui l’autorisaient à lever de certaines dîmes sur les biens des ecclésiastiques, et à ériger des croix de mission dans les villes de sa dépendance, où le peuple allait faire des prières ou plutôt des imprécations contre les infidèles.