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Chapitre Ier. é

L'empire ottoman conservait ses anciens usages sans aucune altération. La guerre qu'il avait soutenue contre les Moscovites n'avait été que malheureuse pour ses armes, mais les Turcs avaient fait des conquêtes sur l'empereur d'Occident, et ils n'avaient rien perdu contre les Russes.

5 Bonneval, qui par libertinage avait passé du service français à celui de l'empereur Charles VI, et qui avait quitté Vienne par folie pour se faire renégat à Constantinople, Bonneval, dis-je, avait proposé quelques projets utiles au sublime vizir de la Porte pour apprendre aux janissaires et autres troupes à combattre avec l’ordre des chrétiens, ce projet qui intro-

10 duisait la discipline dans ces prodigieuses armées dont se servent les Turcs aurait pu devenir funeste à l'Europe, s’il eût été reçu; mais le vizir renvoya Bonneval, à cause de je ne sais quel passage de l’Alcoran qui défend aux musulmans de ne rien innover dans leurs anciens usages militaires. — Les Turcs ont de l'esprit sans vivacité et [sont] abrutis par

15une stupide ignorance des connaissances les plus communes, ils sont braves de leur personne, mais cette vertu leur devient inutile pour la plupart du temps, faute de cet art de la guerre supérieur à la valeur, en ce qu'il la réduit en règles, et enseigne l'usage le plus avantageux, qu’on en peut faire. Beaucoup de voyageurs qui ont été à Constantinople m'ont

20 assuré que cette ville contient douze cent mille habitants. Les Grecs et les Européens font le commerce de cet empire. Il se soutient par son ancienneté, et par la prodigieuse puissance que lui donnent des provinces immenses qui sont de vraies pépinières de l'espèce humaine. — Mahomet V gouvernait cet empire ou plutôt y prêtait son nom. Une révolution

25 l'avait tiré des prisons du sérail pour le placer sur le trône, la nature l'avait rendu plus impuissant que les eunuques de son sérail, c'était le règne le plus malheureux qu'ait eu, depuis l’origine de l'empire ottoman, ce peuple de beautés réservées à ses plaisirs.

Le shah Nadir, autrement appelé Thamas-Couli-Kan, usurpateur de

30 la Perse et conquérant de Mogol était le plus dangereux voisin de l’empire ture, cette considération arrêtait les desseins que ces infidèles pouvaient former sur les puissances chrétiennes, c'était un contre - poids à leur puissance.

L'esprit séditieux des janissaires, les intrigues du sérail et les ca-

35 prices du sultan donnaient lieu à des fréquentes dépositions des vizirs, et en général cet empire n’atteignait pas au point de grandeur où il etait du temps de grand Soliman.

Vous connaissez à présent l’intérieur des cours de l’Europe, leurs forces et leurs faiblesses avec les caractères de ceux qui les gouvernent.

40 pour achever ce-tableau qui vous donne en spectacle l'Europe entière, il

est nécessaire d'y ajouter quelques remarques sur les progrès que l'esprit

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humain a faits depuis l’année 1640 jusqu'à l’année 1740, c’est à dire dans l’espace de cent ans. Les grands changements arrivés dans la philosophie, dans la guerre et dans nos mœurs serviront de pierre de touche pour juger des siècles en les comparant les uns aux autres.

Connaître les cours de l'Europe, ce n’est souvent que connaître des 5 faquins revêtus de pourpre, et des scélérats, qui exercent leurs friponneries à l'abri d’un caractère imposant, ce ne sont après tout que des faits qui lorsqu'on les a vus tourner et retourner quelquefois alentour d’un certain cercle, reviennent souvent et se ressemblent entre eux, ces faits chargent la mémoire sans éclairer l'esprit. Maïs examiner par 10 quelles raisons nos mœurs se sont changées, comment de degré en degré les génies profonds sont parvenus à découvrir des vérités jusques - là inconnues, à décréditer des erreurs, et à éclairer la nature, c’est, j'ose le dire, un objet d'attention, instructif et digne d'occuper des êtres qui veulent faire usage de leur raison. 15

Ce n’est tout au plus que depuis cent ans que la véritable physique est connue. Descartes publia les principes de sa philosophie en 1644. Newton vint ensuite qui expliqua avec une précision sans égale les lois du mouvement, ceux de la gravitation t), et qui démontra clairement la mécanique de l'univers. Longtemps après?) des philosophes ont été 20 sous l'équateur et au pôle du monde pour constater par leurs observations les vérités que Newton avait découvertes dans son cabinet à l’aide simple des cinq règles de l’arithmétique, et ils trouvèrent que la terre était aplatie par ses pôles. Newton fit plus: il décomposa les rayons de la lumière par le prisme et y découvrit les sept couleurs primordiales?). Leibniz et 25 lui se disputèrent l'invention du calcul différentiel qu’ils avaient peut-être trouvé tous les deux en même temps‘). Toricelli pesa l'air, il trouva l’équilibre de la colonne de l'atmosphère et de la colonne de mercure, c’est. à lui qu'est due encore l'invention du baromètre 5. La pompe pneumatique fut inventée par Othon Guericke dont j'ai déjà parlé en son lieu. 30 Cet Othon Guericke s’aperçut à l’occasion de la friction de l’ambre d’une nouvelle propriété de la matière, je veux dire de l'électricité. Dufay (1733) poussa ensuite cette découverte par de nouvelles expériences à un point surprenant, et il y a grande apparence que les expériences sur Pélectricité ne sont pas encore toutes faites. Eller a produit par le mê-35 lange de deux liqueurs transparentes et claires à l'instant même une eau d'un bleu décidé.: Le même a fait des expériences nouvelles et surprenantes sur la transformation des métaux, et sur les parties solides ou ni-

1) En 1687. 2) La Condamines sous l'équateur, Maupertuis en Laponie. 3) En 1704. 4) En 1685. 5) En 1643. 40

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