‹ Histoire de mon tempsChapitre 18 sur 149 · Chapitre Ier · texte numérisé non relu

Chapitre Ier

treuses de l’eau‘). Liberkühn a poussé l'anatomie au point de faire voir par des injections les ramifications les plus fines des petits fibres et des petites veines?) dont la tissure déliée sert de canaux à la circulation du sang humain; c’est sans contredit le géographe de notre corps organisé. 5 Boerhave #) après Ruysch a découvert une liqueur volatile qui s'évapore après la mort des hommes dont on ne s'était jamais douté, qui circule dans les nerfs et dont l'usage est sans doute d'opérer les mouvements dont la promptitude sert la volonté au moment même de la pensée. Hartsoeker4) découvrit les animaux spermatiques: Leeuwenhoeck s’a- 10 perçut5) qu'un petit animal, nommé le polype, sort du corps de sa mère comme les branches ou les rejetons d’un arbre : Trembley fit de nouvelles expériences sur le polype, et il découvrit leur étrange manière de se multiplier, lorsqu'on les coupe en deux. Tout a été décomposé dans ce siéele, enfin les hommes ont voulu absolument connaître la nature, et ils 15 ont poussé leurs recherches, jusqu'à la connaissance de premiers principes dont il a plu à l'auteur de la nature de nous cacher à jamais l'essence. La physique perfectionnée a porté son flambeau dans les ténèbres de la métaphysique. Un sage parut en Angleterre qui, se dépouillant de tout préjugé, n’a suivi que le fil de là raison pour se conduire dans ce 20 dédale. Locke arracha le bandeau de l'erreur que le sceptique Bayle et le subtile Leibnitz avaient déjà en quelque façon délié de leurs mains hardies. Les Voltaire et les Fontenelles parurent en France, un Thomasius en Allemagne ; les Hobbes et les Collins en Angleterre, tous disciples de ces grands hommes, ils portèrent un coup mortel à la religion. L'esprit 25 humain secoua le joug de la superstition, il osa raisonner sur ce qu'il adorait stupidement. à | De là naquit le déisme, ce culte or FE l'être te He Fi erreurs et des préjugés el qui a son siége en Angleterre, et dont la plus part des hommes qui pensent avec liberté et hardiesse sont les 30 disciples: c’est aux progrès de cette raisonnable religion que nous sommes redevables de l'esprit de tolérance, qui arrête les fureurs du fanatisme et du faux zèle; et que de mauvais sophismes et de vains arguments n'arment plus des poignards la main du fils contre le père, d'un frère contre un frère, d’une moitié des citoyens contre l’autre, et ne font 35 plus de l’Europe entière le théâtre sanglant des cruautés les plus bar- bares. Les sectes des péripatéticiens, des cyniques et des épicuriens jetèrent un ridicule sur les oracles et le culte extravagant des fausses divinités du paganisme, elles ouvrirent les yeux au monde aveuglé. Le déisme venge de nos jours la raison humaine des injures qu'elle a souffertes

40 1) En 1746. 2) En 1743. 3) En 1707. 4) En 1678. 5) En 1678. Frédéric IL., hist. de mon temps. 19

NÉ

depuis tant de siècles sous le règne despotique de la superstition la plus folle et de l'erreur le plus stupide. Un Anglais, nommé Jean Traige[?], a osé calculer combien de temps la religion chrétienne subsisterait encore, et il a trouvé que dans .... années d'ici elle serait abattue par le déisme: j'avoue que je n'aime pas les prophètes, fussent-ils même géo-5 mètres ; j'ose même le contredire modestement, car le peuple restera toujours peuple, et parmi ceux mêmes qui ne pensent point l'être, il se trouve de ces âmes faibles et timides qui sont nées pour être les esclaves éternels de la coutume et de l'opinion. Il semble même que la folie et les erreurs aient un droit sur l'esprit humain, et que tout ce qui est vrai 10 et raisonnable n'y entre qu'avec peine.

C'est l'Angleterre qui est le vrai siége de la philosophie. L'esprit mâle de cette nation et l'opiniâtre inflexibilité de son génie lui donne un talent supérieur pour suivre avec courage et patience la pénible recherche des vérités abstractes. Cette vraie philosophie à pénétré en France où 15 lon juge bien qu’elle ne fit pas des prosélytes parmi tous ces évêques, qui s’engraissent des dimes de Sion, et parmi tous ces bénéficiers qui nourissent leur luxe aux dépens de l’aveuglement public; d'où vient que la liberté de penser, interdite en France, resserre le génie de leurs auteurs dans une sphère trop étroite ; leurs ouvrages se ressentent du niveau 20 et du compas français, si j'ose m’exprimer ainsi.

Mais si les Français n’osent pas exercer librement leur génie sur de certaines matières de philosophie, ils s'en dédommagent par un nombre d'ouvrages, qui, j'ose le dire hardiment, effacent par les graces de la politesse, l'élégance, l'enjouement et la légèreté les plus beaux monuments 25 qui nous restent de l’antiquité. Il ne manque à ces ouvrages que d’avoir été écrits il y a deux mille ans par des auteurs dont le ridicule à disparu, d’avoir été trouvés dans quelques ruines de la Grèce ou de l'Italie, couverts de poussière et à moitié rongés par les vers, pour être déifiés, et pour trouver des adorateurs de nos jours ; mais grâce au mépris 30 souverain que l'on a pour tout ce qui est moderne, nous nous croyons pauvres au sein et dans la foule de l'abondance. —

Les Français sont riches dans presque tous les genres de la littérature, ils se sont enrichis des beautés des anciens, et ils y ont ajouté de nouvelles. Un homme sans passion préférera la Henriade de Voltaire à 35 l'Iliade et à l'Énéide à cause que l’action est plus complète que celle de l'Énéide, qu’elle est plus noble que l'Iliade ; que Henri IV n’est point un héros fabuleux, que Gabrielle d'Estrées est bien autrement intéressante que la princesse Nausicaa et Lavinie, que le merveilleux y est traité sagement et qu’ après tout la Henriade est écrite selon nos mœurs et avec 40 cet ordre, cette élégance et cette précision, à laquelle les bons auteurs

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