Chapitre Ier
ont accoutumé notre siècle. Les Français ont des satires et des épîtres dans tous les genres. Boileau en fit quelques unes à limitation de Perse, de Juvenal et d'Horace, et lorsqu'il est original il ne leur est pas inférieur, peut-être est-il plus correcte et plus égal que les premiers. 5 Demande-t-on des odes? je trouve Rousseau qui tantôt s’élève dans les nues, et suit les saïllies rapides de Pindare, et qui tantôt parle comme Horace. Veut-on des pièces dramatiques et faites pour le théâtre? je trouve une foule d'auteurs dont je me contente de citer les principaux, supérieurs aux Sophocle, aux Euripide, aux Térence, par l’ordre, la 10 vraisemblance, le pathétique et les situations attendrissantes, et peutêtre même par la noblesse des sentiments. Qu’on lise Corneille, Racine, Voltaire, Crébillon, Molière, Destouches, et on reconnaîtra des ouvrages où le génie est conduit par l'ordre, et embelli par le goût et les grâces. Pour l’éloquence je trouve les Bossuet, les Patru, les Cochin qui sont 15 peut-être égaux à Cicéron, pourvu qu’on sépare la rhétorique et les sujets sur lesquels elle roule, et qu’ils ont traités. Ce consul romain, le père de sa patrie et de l’éloquence, vivait dans le plus beau temps de la république romaine, pendant son premier consulat il fit ses plus belles harangues sur la conspiration de Catilina, il avait le sujet le plus intér- 20 essant à manier, et les plus grands machines à mouvoir. Parler aux hommes des intérêts du monde entier ou de l'infortune d’une famille inconnue, d'une conspiration contre l’état ou d’un procès entre deux particuliers, d’incendiaires qui avaient résolu de détruire par les flammes la capitale de l'univers, ou du rapt d’une fille riche enlevée par son consen- 25tement: ce sont les différences que les sujets mettent entre les orateurs anciens et modernes. Cicéron écrit avec liberté sur la nature des dieux, Bossuet prouve avec gêne la vérité de la religion chrétienne. Si l'orateur latin paraît plus grand que les français, c'est parce que la nature de choses qu'il avait à dire était susceptible du sublime, il me semble même 30 que l’art de nos modernes est poussé à un grand point de perfection puisqu'ils sont parvenus à intéresser, à émouvoir les passions pour des objets peu importants, et à donner un degré de probabilité aux choses les moins vraisemblables. Ils ont un avantage certain sur les anciens, c’est d'être plus serrés, et d'éviter ce style diffus, par lequel Cicéron pêche souvent. 35 Nous pouvons opposer les dialogues de Fontenelle et son charmant ouvrage sur les mondes aux dialogues de Lucien, et c'est sans contredit le triomphe de la politesse et de la tournure d’esprit des modernes sur les satiriques et grossières plaisanteries de l'antiquité. — Si les Français n’ont pas produit encore des auteurs comme Thucydide, comme Tite- 40 Live, du moins en ont-ils qui en approchent bien, les ouvrages du sage M. de Thou, de l’abbé de Vertot, et surtout les raisons de la décadence
de l'empire romain, sont d’une beauté achevée. Ce dernier ouvrage est la quintessence de tout ee que l'esprit humain peut imaginer de plus philosophique sur la politique romaine, il explique la raison de tout; ce livre et les lettres persanes, tous deux du même auteur (Montesquieu). sont peut-être les uniques au monde où il y ait moins de mots que des pensées, et qui soient aussi pétillants d'esprit sans se démentir jamais. Quand même nous supposerions que la partie de l'histoire soit inférieurement traitée en France qu’elle le fut chez les Latins, combien d'ouvrages de recherche et d'ouvrages d'esprit les Français n’ont-ils pas dans des genres inconnus chez les anciens, des traités sur le commerce écrits 10 avec profondeur et sagesse; des livres sur l’art de négocier entre les souverains? Si les vaudevilles d'Athènes et quelques couplets malins on rendu le nom d'Anacréon immortel, combien d'auteurs à Paris y pourraient prétendre avec plus de droit, dont les vers, enfants de la mollesse et de l'oisiveté, coulent naturellement et sans gêne, et présentent aux lecteurs 15 les riantes images que le caprice de l'imagination y sème sans peine et avec tous les agréments d’une facilité heureuse.
On aura lieu d'être surpris en voyant les sciences, fleurissantes en Angleterre, en France et en Italie, négligées en Allemagne qui est pour ainsi dire limitrophe de tous ces trois états, et de trouver à côté de ces 20 lieux où les arts avaient établi leurs siéges triomphants le goût gothique et l'érudition pédantesque des auteurs allemands. Cette sensible différence a plus d’une cause, elle vient en partie de l'espèce des gens qui eultivent les lettres chez ces nations. En Angleterre elles sont encouragées par ces seigneurs qui représentent la nation en corps, qui s’y ap- 2° pliquent eux-mêmes, et qui voudraient encore ajouter entre leur patrie et l'ancienne Rome ce rapport, comme dans leur gouvernement et en toute chose ils sont charmés de se comparer à cette première république du monde ; en Italie c’est l'habitude qui a formé ce goût général de la nation, les arts paraissent y être dans leur patrie, la fécondité de ces esprits vifs 30 et subtils semble faite pour les recevoir et les produire; la sociabilité des Français contribue beaucoup chez cette nation aux progrès des lettres, leurs auteurs qui font des bons ouvrages y sont en grande estime, de l'esprit et des talents suffisent en France pour être admis dans la bonne compagnie, l'usage du beau monde répand sur leurs écrits un vernis de 55 politesse, l'agrément de style et une sorte d’aisance que la retraite du cabinet n'attrappe jamais. Les savants français ressemblent aux artistes, et les savants allemands aux manœuvres. C’est une prodigieuse érudition que celle de nos professeurs, il semble qu’ils se soient proposé d'user leur mémoire par l'ouvrage qu’ils lui donnent, et de ménager leur 40 jugement par le peu d'usage qu’ils en font; ce sont des dictionnaires