Chapitre Ier
vivants qui placent dans leur tête toute sorte de faits sans choix et sans goût, qui aiment la diffusion parce qu'ils n'ont point de netteté dans l’esprit, dont le style est pédant à cause qu'ils n’ont que du savoir, ils sont ennuyeux et dogmatiques dans leurs conversations, ridicules et plats dans
5 leurs manières. Ces archipédants ont fait en Allemagne plus de tort aux sciences qu'en eût fait l'ignorance même, à cause que leur fatuité a jeté un ridicule sur les lettres, et que le peuple a si bien confondu ce qui leur est personnel avec l’étude même que des personnes de naissance qui cultivent les arts semblent déroger à leur état, comme si c'était s'aviler que 10 d'étendre la sphère de son génie par les connaissances utiles, d'éclairer son esprit par la recherche de la vérité, de perfectionner le goût, d'adoucir les mœurs, de rectifier le jugement, d'acquérir une expérience prématurée, de corriger les défauts du cœur, et de cultiver des talents qui font la félicité de notre jeunesse, la consolation de notre âge avancé, 15 l'agrément et la sûrete de notre commerce, qui nous rendent utiles à la société, et par lesquels nous devenons dignes du rang que nous occupons dans le monde, soit pour servir d'exemple au vulgaire ou soit pour le conduire lui-même dans le chemin de la vertu. Ce malheureux préjugé du peuple a fait beaucoup du tort au vrai savoir: la noblesse en Alle- 20 magne s’en tient ordinairement à l'étude du droit germanique, du Latin et même du Grec et de l’'Hébreux, qui lui est très inutile, peu s'appliquent
à la philosophie et aux belles-lettres, quoiqu'en général il faut toujours faire des exceptions pour ces gens qui s'élèvent d'eux-mêmes et se fraient des routes nouvelles et éloignées des vulgaires. La mauvaise éducation 25 de la noblesse est encore une des causes qui contribuent à la dépravation du goût. Des fils de cordonniers ou de tailleurs, théologiens ou jurisconsultes de profession, sont les Mentor de ces Télémaque, qui, se ressentant de la bassesse grossière de leur extraction, auraient autant besoin de précepteurs et de leçons qu’en a cette jeunesse qu’ils doivent conduire. 30 Leur pédantesque .et ignorante espèce a faite en naissant un divorce éternel avec les grâces. Ajoutez à ces raisons la disette des bons livres allemands, ee besoin a mis les nations du Nord dans la nécessité d'avoir recours aux excellents ouvrages que la France a produits. Les Polonais ne connaissent même que les mauvais livres français, et ils les lisent avec 35le même goût qu'ils achètent nos vieilles étoffes et qu'ils boivent les mauvais vins de France, d’où vient qu'ils servent d’égout par lequel s’écoulent toutes les choses usées où méprisées de l’Europe: Les bons auteurs français ont rendu leur langue universelle, elle remplace le Latin, c'est la langue des savants, des politiques, des courtisans, des femmes, 40 et en un mot elle est entendue partout. Mais les Anglais qui ont des auteurs aussi célèbres, — d’où vient que leur langue n’a pas eu les mêmes
succès? Je réponds à cette objection que l’Anglaïs est une dialecte qui s’est formée de presque toutes les autres langues dont les unes revendiquent des mots, et d’autres des phrases entières, qui, passant par les organes de ces insulaires, ont pris un sifflement aigu et désharmonieux : que les meilleurs livres anglais roulent sur la philosophie, sur la morale 5 ou sur la controverse, matières moins universelles que les romans, les tragédies, les mémoires, et les livres qui ne sont que pour l'agrément, genres dans lesquels les Français excellent. L’arrangement sonore des voyelles et la molle douceur de l'Italien lui a soumis avec justice, ce me semble, le théâtre de l'opéra, c’est là où cette langue allie heureusement 10 ses accents flatteurs aux accords harmonieux de la musique; hors du spectacle elle n’est guère cultivée. Notre langue allemande est aussi barbare que les Goths et les Huns qui la corrompirent; une grande partie des libertés germaniques consiste en ce que chaque petit état et chaque petit territoire affecte un langage particulier, ce qui diversifie, 15 multiplie et change si considérablement les idiomes que les mêmes idées s'expriment avec des mots et des phrases différentes à Berlin, à Leipsig, à Vienne, à Stuttgard, à Cologne et dans le Holstein; ce qui met les deux extrêmités de l'Allemagne dans l'obligation de se parler par interprète: on est dans l’incertitude lequel de ces jargons est le véritable, et 20 j'ose assurer que ce point ne sera jamais décidé. On manque tout à fait de ces académies qui servent de témoins à l’usage des mots, qui fixent leur véritable sens et leur emploi avec précision, et de là vient que les auteurs, ne connaissant ni règles ni lois, s’abandonnent à leur caprice, et écrivent sans pureté, sans élégance et sans concision dans un langage 25 grossier et dans un style inégal et sauvage. Je sens l’objection qui semble se présenter naturellement pour combattre ce que je viens d’avancer. C’est que l'Italie, partagée en presqu’ autant de souverains que l'Allemagne, n’est pas tombée dans le même inconvénient; j'en conviens, mais il est bon de remarquer que voici le second établissement des arts 30 et des sciences en Italie; il faut se représenter ce pays comme un vieux jardin qu’on a laissé dépérir, où les allées se sont conservées, qui est facilement orné de jets d’eau, de statues, de cascades, et qui, ayant un terrain une fois rendu propre à la fertilité, ouvre un sein docile à la production des arbres et des fleurs dont on le décore. L'Allemagne au con- 35 traire ne doit être considerée que comme un champ qu’on défriche nouvellement, et qu'on embellit par des plantes étrangères, qui ont de la peine à pousser leurs racines dans la crudité de ce territoire, et à s'accoutumer à l’intempérie du climat. Peut-être ce jardin manque-t-il encore par-dessus tout cela d’un jardinier habile. Je dois ajouter à ces raisons 40 une cause qui n’influe pas moins peut-être à la dépravation du goût des