‹ Histoire de mon tempsChapitre 21 sur 149 · Chapitre Ier · texte numérisé non relu

Chapitre Ier

Allemands et des nations septentrionales, c’est le genre de leurs spectacles. La scène allemande est abandonnée à des bouffons orduriers ou à de mauvais farceurs qui représentent des pièces sans génie, qui révoltent le bon sens et font rougir la pudeur. On a commencé à peu près depuis

5 vingt ans à traduire des pièces du théâtre français et italien, quelques princes gagent des comédiens français qui jouent des comédies de leurs auteurs. Les Français nous fournissent la comédie et les Italiens l’opéra ; c’est notre stérilité qui nous oblige d’avoir recours ailleurs pour nous procurer le divertissement des nations policées.

10 Mais ce qui mérite bien l'attention d’un philosophe, c'est l’avilissement extrême de ce peuple-roi, de cette nation de héros de l'Italie; en un mot, on sent une douleur mêlée de regrets, quand on compare ces anciens Romains qui avaient cent rois pour tributaires ou pour esclaves, qui du sein de la gloire, des arts et de l’opulence méprisaïent les ultra-

15 montains comme des barbares, quand on les compare, dis-je, à ces Romains d'aujourd'hui qui devouent leurs enfants à des opérations qui les dégradent presque de la qualité d'hommes, pour servir d’embellissement aux spectacles de ces mêmes barbares, et quand on voit la postérité mutilée des Catons et des Émiles représenter en brodequins, et avec une

20 voix de filet les actions immortelles de leurs ancêtres sur nos théâtres. Qui ne se sentirait tenté de s’écrier avec Cicéron: O tempora, o mores!

Le luxe des spectacles était inconnu au Nord et en Allemagne avant soixante ans. Les richesses qui se sont augmentées par l’industrie et le commerce ont entraîné à leur suite les plaisirs, les aisances de la vie, et 40.

25 peut-être les désordres qui les compagnent. Depuis cent ans on à vu augmenter, d'année en année, le nombre des carrosses, la dépense des habits, des livrées, des équipages, des tables, des meubles. Tous les beaux bâtiments du Nord n’ont pas une origine plus ancienne; la chancellerie de l'empire, la maison du prince Eugène à Vienne, le beau chà-

30 teau de Nymphenbourg en Bavière, le château, l'arsenal de Berlin, le grand pont de Dresde, le château de Copenhague, celui de Stockholm, les beaux bâtiments de Pétersbourg, tous ces édifices sont dus à notre siècle, il fait revivre la noblesse de l'architecture ancienne, et l’on voit dans les mêmes villes des ouvrages qui se ressentent de l’élégance des

35 Romains à côté des monuments gothiques de nos grossiers aïeux.

Autrefois la boisson faisait le lien de la société en Allemagne, à présent elle est bannie de la bonne compagnie, et ce vice est relégué en Pologne et dans les cours ecclésiastiques où le vin console les prêtres d’une passion plus aimable, à laquelle ils sont obligés de renoncer par

40 état. Tout est mode dans ce monde, mais encore dans ces modes se remarque la différence d’un siècle barbare à un siècle poli. Des gens qui

prostituaient l'humanité par la platitude et la grossièreté de leur plaisanterie, à l’opprobre éternel du bon sens, faisaient les délices des princes autrefois, ils étaient les Horace et les Pétrone des festins, et leur conversation faisait les charmes de la société: à présent il n’y a plus qu'en Saxe et chez quelques petits princes que ces bouffons soient soufferts, ets c'est une marque certaine des progrès du bon esprit. Le cérémonial dans lequel consistait autrefois une grande partie des occupations et des devoirs des souverains a eu le même sort que les bouffons, l'étiquette reçoit journellement des brèches, il y a même des cours qui en ont entièrement secoué le joug, quelques-unes menacent de la révolte; mais comme les 10 usages anciens et inutiles trouvent toujours des protecteurs, l'étiquette de Bourgogne avait trouvé un pareil zélateur devoué dans la personne de l'empereur Charles VI. Ce monarque donna des marques de son scrupuleux attachement au cérémonial avant que de mourir, en ordonnant les messes, l'endroit et l'heure où il fallait les dire, et les préparatifs de la 15 pompe cire avec tant de précision qu'il nat omis aucune circonstance de ces pointilleuses bagatelles, et que l'étiquette en était conforme en tout à ce qui s'était observé en pareil cas pour les obsèques des empereurs, ses aïeux. Les courtisans admiraient le calme de son âme aux approches de la mort, les censés critiquaient la petitesse de ses occupa 20 tions dans le plus grand moment de sa vie.

La même opulence qui produisit le luxe en Allemagne fournissait aussi les frais à l'entretien de ces prodigieuses armées qui, depuis soixante ans à peu près, tiennent l'Europe armée en temps de paix comme en temps de guerre. 25

L'empereur Ferdinand I** entretenait pour son ordinaire à peine trente mille hommes : Charles VI en avait eu cent soixante - dix mille, sans fouler ses peuples et sans être dans la nécessité de les employer. Louis XIIT avait eu soixante mille soldats: Louis XV en payait deux cent vingt mille. Tous les souverains, jusques aux plus petits princes, 30 avaient augmenté leurs troupes à proportion depuis la même époque, et si l'on faisait le calcul du nombre de soldats qu'il y à à présent en Europe de plus qu'il y en avait autrefois, on serait tenté de croire que la terre est plus peuplée qu’elle ne l'était, et c'est presque un miracle, comment elle y peut fournir. Louis XIV fut le premier qui introduisit cet usage 35 pernicieux en Europe: Turenne, Condé, Wallenstein, Montecuculi, Gustave - Adolphe n'avaient commandé qu'à des armées de vingt à trente mille hommes. Dans la guerre qui précéda celle de succession, Louis XIV, en augmenta le nombre pour se procurer une supériorité décidée sur ses ennemis. Ceux-là ne voulurent pas rester en arrière, et ce fut à40 qui leverait le plus de troupes. La France ne fit aucune réforme après la

Page 1