‹ Histoire de mon tempsChapitre 22 sur 149 · Chapitre Ier · texte numérisé non relu

Chapitre Ier

paix, ce qui força l’empereur et les princes allemands à se désister du plan de réduction qu'ils avaient déjà formé. On s’accoutuma ainsi à entretenir de grosses armées, et depuis la mode en est restée. Je ne puis toucher aucune matière, sans y remarquer des change- 5 ments considérables. Ces grandes armées ont d'abord donné lieu à une nouveauté bien onéreuse pour les puissances belligérantes, car pour s'en servir de bonheur, et pour prévenir les ennemis dans leur plan d’opération, on a été obligé d’amasser des magasins immenses pour entretenir la cavalerie en campagne avant le temps de la moisson.

10 L’infanterie changea presque tout à fait d'état. Elle combattait sur six lignes de profondeur, la moitié des bataillons portaient des piques et l’autre des mousquets, ces piques n’étaient de service que pour éloigner la cavalerie, et ces mousquets faisaient un feu bien faible par leur petit nombre, et parce que les mèches rataient souvent. Ces inconvénients

15 firent quitter ces armes grossières, et on leur substitua les fusils qui, armés de bajonnettes, tinrent en même temps lieu de piques. Le feu devint alors la défense de l'infanterie, ce qui, rendant la profondeur des bataillons inutile, diminua insensiblement le nombre des rangs et augmenta son front. Les inventions nouvelles ne se perfectionnent jamais tout d’un

20 coup; on avait à la vérité trouvé les fusils, mais ils étaient comme des quarts de cerele entre les mains des Éthiopiens, on était bien éloigné d'en deviner le grand usage qu’on en pouvait faire : un homme vint dont l'attention, concentrée à ce seul objet, en tira un parti merveilleux : c'était un mécanicien militaire, le fondateur de l’armée prussienne , le

25 prince d'Anhalt en un mot; il composa les bataillons d'une façon nouvelle, il les mit sur trois lignes de profondeur, il y introduisit cette diseipline, cet ordre, cette précision étonnante qui rendent ces troupes semblables aux ressorts d’une montre dont les roues, artistement engrenées les unes dans les autres, produisent un mouvement exact et régulier.

30 Ces machines animées, obéissantes à la voix de leurs chefs se murent sans confusion, firent les quarts de conversion les plus difficiles sans tomber dans le désordre, et avec une promptitude que l'œil avait peine à suivre; un bataillon prussien devint une batterie ambulante, la vitesse dont il charge produisit un feu, nourri sans cesse, infernal par sa force,

35et qui, triplant de vitesse le feu de toutes les autres troupes, donna aux Prussiens la supériorité de trois contre un. Depuis, les autres nations imitèérent les Prussiens, les unes plus les autres moins, et l'infanterie dans l’Europe devint une milice nouvelle qui était armée et qui combattait tout différemment de l’ancienne.

40 Cette machine acquérait de nouvelles forces dans tous les états. Charles XII avait introduit l'usage de petits canons de trois livres qu’il

entrelarda dans l'intervalle des bataillons, on trouva le secret à Berlin de rendre ces canons beaucoup plus légers et plus transportables, on a fit de douze et de vingt-quatre livres que des hommes pouvaient traîner sans peine. Ces canons, multipliés à l'infini et partagés en grand nombre dans l'infanterie, faisaient d’une armée une forteresse mouvante d’un 5 accès redoutable et meurtrier.

Les Français trouvèrent l'invention des pontons; lorsque Louis XIV entreprit la guerre de 1672, un gentilhomme lui présenta un bâteau de cuivre, et lui en fit connaître l’usage, depuis ce temps les fleuves sont devenus des barrières inutiles, l’industrie humaine dompte tous les élé- 10 ments. Ce sont encore les Français qui ont perfectionné la fortification, l'art de la défense et de l'attaque des places. Cette façon de fortifier qui dérobe les ouvrages de la place à la vue de ceux qui en approchent et qui ne forme de tant de chef d'œuvres de l’art qu'un glacis par l'illusion des talus, est due au célèbre Vauban ; ces ouvrages enterrés ont un double 15 usage, l’un qu'ils cachent le cordon de la maçonnerie et obligent l'ennemi à établir sa batterie de brèche sur la crête du chemin couvert, l’autre que le feu en est plus rasant, puisqu'il est dirigé à fleur de terre. — On a encore raffiné sur la fortification depuis Vauban, on à inventé le double chemin couvert maçonné, les coupures et les doubles coupures qui, 20 augmentant la chicane, prolongent le siége et le rendent plus meurtrier. Jamais l’art des mines n’a été poussé plus loin qu’à présent; on les a faites à trois étages, ce qui triple la défense, et oblige l’ennemi à bien de circonlocutions, avant qu'il puisse procéder dans les formes à l’attaque des places si bien préparées. Autrefois on n'avait pas l’idée de ce genre 25 parfait de fortification, et les siéges duraient six jusqu'à huit mois, après lequel temps les généraux se voyaient souvent obligés de les lever honteusement, à présent c’est à force d'artillerie que l’on subjugue ces formidables boulevards des états en moins de semaines que les Charles- Quint et les Henri IV y employaient de mois. On oppose de batteries 30 aux lignes de prolongation qui, tirant à ricohet, enfilent les parapets, les nettoient et donnent par conséquent le moyen aux assiégeants d'approcher avec moins de danger, et d'établir ces prodigieuses batteries qui font rouler les murailles et boulversent les remparts. Les sapes, les demisapes, les sapes tournantes, les places d'armes et les cavaliers sont toutes 35 des inventions, inconnues autrefois, qui épargnent le monde et qui, assurant les approches, accélérent la reddition des forteresses.

Ce siècle a vu revivre ces troupes armées à la légère et cette cavalerie numide dont se servaient les anciens Romains : les Autrichiens ont introduit cette espèce de milices dans toutes les armées par leur cava- 40 lerie hongroise. Ces hussards servent comme la cavalerie numide, et les

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