Chapitre Ier
pandours comme les frondeurs; ceux qui leur ont fait la guerre ont été obligés à leur opposer une espèce des soldats semblables, et de là cet usage s’est introduit presque généralement.
Je dois remarquer qu'il ny a pas même un siéele que l'usage des 5 habits d'ordonnance est devenu commun, les milices anciennes ne connaissaient point ces uniformes qui les distinguent des paysans, et par lesquels ils sont vêtus de manière à pouvoir résister à la rudesse des saisons. La marine me fournirait encore des découvertes bien nouvelles et bien intéressantes sur la façon de construire les vaisseaux qui le rende 10 meilleurs voiliers, sur les galères et sur l'exactitude des points et des calculs des pilotes, mais je sen$ que je m'écarterais trop de mon sujet et que la digression deviendrait trop longue.
Il résulte donc de tout ce que je viens de dire des progrès d'esprit humain, des mœurs et des coutumes des nations européennes que l’Alle- 15 magne me semble encore d’un siècle en arrière de la France, de l’Angleterre et de l'Italie, et que la Russie, l'Espagne et la Pologne sont bien encore de quelques siècles en arrière de l'Allemagne. Mais nos pensées, nos mœurs, les arts ne sont pas les seuls qui aient souffert des changements considérables depuis l’année 1640. Comme 20 nous voyons dans les familles des physionomies, des traits et des tailles qui sortent pour ainsi dire de l'espèce, des enfants plus forts, plus robustes que leur pères, et d'autres plus faibles et plus infirmes, de même les royaumes ont-ils éprouvé dans des générations différentes des vicissitudes semblables. Nous en verrons dont l'accroissement a quelque chose 25 de gigantesque, d’autres qui tombent en consomption et d’autres qui se soutiennent dans une constante médiocrité. J'ose même avancer qu'il y a des météores en politique comme en astronomie; nous voyons à l'improviste paraître et figurer des puissances dans le monde, et nous les voyons décliner et s'évanouir, comme ces comètes qui viennent sur l'horizon, 30 parcourent toute l'atmosphère de la nature, et vont se perdre dans l’étendue immense de l’espace où enfin nous les perdons de vue. La Suède disparut ainsi du système politique de l'Europe, après avoir parcouru, l'Allemagne sous Gustave- Adolphe, la Pologne, la Tartarie et les frontières de la Russie sous Charles XIT: elle jeta son feu et son éclat tout 35 d'un coup, pour s'éteindre plus vite; après tant de succès elle se perdit, pour ainsi dire, de l’Europe, en abandonnant la Livonie, la Poméranie et les pays de Brême et Verden que les Moscovites, les Danois, les Prussiens et les Hanovriens lui arrachèrent. — Le couchant de la Suède fut l'aurore de la Russie ; elle semble sortir 40 du néant, elle passe rapidement de la stupidité et de la faiblesse au dernier période de sa grandeur: c’est à Pierre I‘, héros véritable et réel,
qu'on doit appliquer ce que Homère disait de ses héros fabuleux: vil fit trois pas et il fut au bout du monde« Les Moscovites paraissent enfin grands à la face de toute la terre. Ils abattent la puissance suédoise, leurs armes disposent deux fois du sort de la Pologne, ils dépeuplent leurs forêts pour porter la gloire de leur nom aux frontières de la France, 5 ce qui est par rapport à eux au bout du monde.
La maison de Brandenbourg quitte le banc des électeurs pour se placer sur le trône à côté des rois. Les Suédois et les Autrichiens subjuguérent ses états pendant la guerre de trente ans, et depuis 1730 ses voisins apréhendaient d’être subjugués par elle. Ses arrangements s'étaient 10 perfectionnés, ses acquisitions $’accumulaient, ses progrès sont promptes, et sa fortune égale et invariable. —
Voilà donc une puissance que le destin a rayée des annales de la politique, et en voilà deux nouvelles qui s'élèvent: la Russie par ses conquêtes, la Prusse par son industrie. 15
L’agrandissement de la France est le plus séneibIe après celui de : ces deux puissances, c’est donc ici le rang qu’elle doit tenir. — Louis XV est du double plus fort et plus redoutable que n’était Louis XIIL. Ce n’est point un paradoxe, car l’affermissement de cet empire et de la puissance royale ne peut se dater plus haut que du glorieux règne de Louis 20 XIV. Ce sage monarque contint le parlement dans ses justes bornes ; ses grandes qualités foreèrent ses sujets rebelles à devenir ses plus zélés admirateurs; à force de politique et de fermeté il fit entrer la monarchie d'Espagne dans sa maison, et rendit par ce coup décisif l’allié indissoluble des Bourbons une nation qui avait juré de tout temps une inimitié 25 implacable aux Français. Un puissant ennemi de moins et un allié de plus redoublent les forces de Louis XV, il les peut tourner à présent sans les distraire, soit contre les Anglais, les Hollandaïs, le roï de Sardaigne ou la maison d'Autriche. Depuis Louis XIII la Franche - Comté, l'Alsace, une partie de la Flandre et la Lorraine ont été annexées à ce 30 royaume, et tout genre d'industrie, de négoce et de commerce, attirant l'argent de toutes les parties du monde connu, a rendu cet état opulent, en enrichissant les particuliers. —
L’Angleterre n’a pas laissé que d'avancer quelques pas dans la même carrière, mais d'une manière moins brillante et moins perceptible que la 35 France. Le commerce de ces insulaires s’est aceru jusqu’ au triple depuis Charles I. Leur commerce du levant est protégé par Gibraltar et Port- Mahon dont ils ont fait l'acquisition, peut-être les Anglais ont-ils gagné par l'électorat d'Hanovre une influence plus étendue dans les affaires d'Allemagne, et si les apparences font juger qu'ils sont moins libres 40 qu'autrefois, du moins paraît-il qu'ils sont plus tranquilles.