Chapitre Ier
Les princes de Savoie ne s'étaient pas non plus endormis sur leur agrandissement, la royauté venait d'entrer dans leur maison, ils étaient en Lombardie comme un cancer qui ronge autour de lui comme il peut, dont les progrès sont insensibles, mais continuels.
5 Don Carlos avait fondé un nouvel établissement en Italie par les conquêtes des royaumes de Naples et de Sicile ; c'était une toute nouvelle puissance, mais faible par elle même et enchaînée en quelque façon au système de l'Espagne.
La maison d'Autriche sur laquelle tant de voisins faisaient des acqui-
10 sitions de tous côtés ne jouissait pas des mêmes prospérités depuis Charles-Quint; elle avait fait des pertes considérables. Sa seconde branche vint à s'étendre; l'Espagne, une partie de la Flandre, et depuis le royaume de Naples et la Sicile passérent aux deux maisons de Bourbon, et le Milanais fut même démembré: quelques villes du Brabant et une
15 partie du Milanaïs furent donc les seuls biens que les empereurs conservèrent d’un aussi grand héritage.
La puissance de la maison d'Autriche me revient comme un corps robuste en apparence, qui cache des parties opalées et squirreuses dans ses intestins, qui pour peu que les humeurs soient mises en fermentation
20 enfantent les maladies les plus dangereuses et les plus véhémentes. Cette puissance est entourée d’ennemis, au Sud ce sont les Français, à l'Orient ce sont les Turcs: la Bohême, la Silésie, le Milanaiïs et l'Autriche même sont convoitées par des voisins, dévorés d’ambition dont l’inaction léthargique cesse à la première occasion favorable, où sous des prétextes spé-
25 cieux ou véritables éclate tout à coup l'étendue de leurs prétentions et les vues de leurs agrandissements. Je ne dois pas dissimuler que cette maison à fait des progrès par l’affermissement de son autorité, contre laquelle la Hongrie et la Bohême, si souvent rebelles, regimbaient autrefois ; elle a de plus établi un préjugé en sa faveur, qui conduit la moitié
30 de l'Europe et dont les impressions sont si fortes que les destins de son empire semblent décider de la liberté ou de l'esclavage du monde entier.
Le Danemare, la Hollande, la Pologne et la Portugal et la plupart des autres états de l’Europe étaient demeurés immobiles, pendant qu’ils s'étaient faits d’aussi grands changements que nous venons de le voir
35 dans la fortune des autres, et ils attendaient peut-être que leur moment devait venir. — Chaque empire, chaque monarchie a son temps. Les Assyriens firent place aux Persans, ceux-ci aux Grecs, et ceux-là aux Romains, et ces Romains qui engloutissaient les autres nations, ces fiers bouleverseurs des empires eurent leur période fatale, il y a ainsi dans
40 toute la puissance deux périodes d’inaction: celle LUE précède leur grandeur et celle qui suit leur chute.
Après vous avoir ainsi exposé en détail la situation de ces empires et de ces monarchies qui forment la grande république de l'Europe, après avoir récapitulé les progrès de l'esprit humain, la différence de nos mœurs avec celle des temps passés, la force des royaumes telle qu’elle est à présent avec ce qu’elle fut autrefois, il est à propos que je rassemble 5 tous ces objets différents sous un même point de vue, pour vous mettre en état d'en considérer la totalité. Nous avons disséqué des parties, à présent nous allons voir quelles conséquences résultent de ces différents rapports à l'égard de la machine entière.
Vous devez avoir remarqué sans peine que les deux principales 10 puissances de l’Europe sont la France et l'Angleterre, je donne le premier pas à la France, à cause qu'elle réunit en elle presque toutes les parties de la puissance dans le plus grand degré de perfection, elle est supérieure aux autres par le nombre d'hommes, capables de porter les armes, par les ressources immenses qu’elle se procure par la sage admi- 15 nistration de ses finances, par son commerce et par la richesse des particuliers ; l'Angleterre ne le lui cède peut-être en richesses, maïs la même situation locale qui la rend forte sur les mers, la rend faible sur terre : quand l'Angleterre porte la guerre sur ce continent, ce sont des armées de mercénaires qu'elle rassemble, fournis par vingt princes avides de ses 20 subsides. Ces troupes de tant de maîtres différents sont étonnées de se trouver réunies, elles se ressentent de leur vénalité, la division règne parmi les chefs, ils n'ont ni une même patrie ni la même ardeur ni le même objet devant elles, au lieu qu’une armée française ne forme qu'une nation. 25
Ce n’est pas simplement les haïnes nationales qui causent la rivalité de ces deux grandes puissances, il faut en chercher la véritable source dans la concurrence de l'arbitrage universel, auquel elles aspirent toutes les deux, et dans la jalousie excessive qu’elles ont réciproquement de leur commerce. Le plan naturel de politique qu'a la France roule sur son 30 plus grand affermissement et sur ce qui peut consolider à jamais sa puissance.
Il n’y a qu'à prendre en maïn une carte géographique pour se convaincre que les bornes naturelles de cette monarchie semblent s'étendre jusqu'au Rhin dont le cours paraît formé exprès pour séparer la France 35 de l'Allemagne, marquer leurs limites et servir de terme à leur domination ; l'intervalle des frontières actuelles de la France jusqu’au Rhin contient un terrain très étendu, la Flandre, le Brabant, la Hollande, le pays de Liège, l'électorat de Trèves, une partie de Mayence, du Palatinat et de Cologne y sont situés, tant de pays à conquérir ne demandent pas des 40 résolutions précipitées, le temps mâûrit ces sortes de projets et les con-