Chapitre II
soldats de l'empereur blanchis dans les travaux des armes, et qui avaient
à peine mis fin à la guerre qu'ils avaient faite aux Turcs. D’autres réflexions ranimaient mes espérances, la situation où se trouvait la cour de Vienne après la mort de l’empereur était toutefois 5 mauvaise par le dérangement de ses finances, par l'épuisement de beaucoup de ressources et par le délabrement de l’armée, à laquelle manquaient septante mille hommes. Placez à la tête de cet état une femme sans expérience, ayant sous elle un conseil agité d’intrigues, rempli de mésintelligence, une succession litigieuse à défendre, et vous convien- 10 drez que ce gouvernement était mal affermi. Je ne pouvais pas manquer d'alliés. La rivalité de la France et de l'Angleterre m'assurait d'une de ces puissances; d’ailleurs les princes qui avaient des prétentions à la succession d'Autriche ne pouvaient pas manquer de se lier avec moi d’intérêt. Je pouvais marchander de ma voix à la diète de l'empire et de 15mes prétentions sur le duché de Berg, soit avec l'Autriche soit avec la
France, pour moyenner un traité, et la guerre, que je voulais entre-
prendre en Silésie, était l'unique espèce d’offensive que favorisa la situa-
tion de mes états, vu que mes troupes les couvraient, que je restais en
connexion avec mes frontières, avec lesquelles je communiquais par le 20 moyen de l'Oder.
Ce qui m'encouragea encore plus à cette entreprise, ce fut la mort de l'impératrice de Russie, qui suivit de près l'empereur Charles VI. Cette mort plaça sur le trône de Russie le jeune Iwan, fils du prince de Brunswic et de la princesse de Mecklenbourg, ce qui me fit croire que
25 pendant cette minorité les Moscovites seraient plus occupés à maintenir leur empire en repos qu’en soutenir la pragmatique sanction pour laquelle l'Allemagne allait être troublée. Joignez à tous ces motifs l'appât d'une armée nombreuse et mobile, le grand ordre des finances, les trésors, qui remplissaient l'épargne de la couronne, et vous connaîtrez toutes les rai-
30 sons que j'eues de déclarer la guerre à Thérèse d'Autriche, reine d'Hongrie et de Bohême.
Vingt bataillons et trente-six escadrons furent commandés pour s'approcher des frontières de la Silésie et pour pénêtrer au cœur de cette province, (Décembre); six bataillons, destinés à bloquer Glogau, devaient
35 les suivre; ce petit nombre de troupes suffisait pour s'emparer d’un pays sans défense, et il ne pouvait pas préjudicier à l’amas considérable de toute sorte de subsistance qu'on avait à faire pour la campagne prochaine. Pendant qu'on faisait ces préparatifs une nouvelle révolution arriva en Russie. La princesse de Mecklenbourg, excédée de voir son fils et l'empire
10 sous la tutelle du due de Courlande, se servit du maréchal Münnich pour faire arrêter cet ambitieux, elle s’appropria par ce moyen le gouverne-
ment de l’état, ce changement m'était avantageux, car le duc de Courlande était vendu à la maison d'Autriche, et le prince de Brunswic, mari de la régente, était mon beau-frère.
La princesse de Mecklenbourg, avec quelques attraits, avait toutes les caprices et les défauts d’une femme mal élevée. Son mari, faible, ets sans génie, avait une valeur d'instinct, mais point de courage d'esprit. Münnich, ce premier mobile de leur élévation, ce héros de la Russie, partageait leur autorité et s'était acquis une grande influence dans les affaires.
Je pris cette occasion, et sous prétexte de faire complimenter le 10 prince de Brunswic et son épouse sur l’heureux changement qui venait d'arriver, J'envoyais Winterfeldt à Pétersbourg pour gagner le maréchal Münnich qui était son beau-père. Flatteries, promesses, présents, tout fut prodigué pour mettre dans mes intérêts un homme qui était si fort en état de les traverser. Winterfeldt réussit. 15
Quoique l'expédition de Silésie se préparât à Berlin avec un secret extrême, il était impossible de remuer de troupes, de transporter des magasins et du canon, sans que le public ne s’aperçut qu'on était à la veille de quelque grande entreprise. Demeradt, envoyé de l’empereur défunt à Berlin, manda à sa cour qu’elle avait tout à appréhender, et que l'orage 20 qui se formait menaçait la Silésie. Les ministres de Vienne lui répondirent: » Nous ne voulons ni ne pouvons ajouter foi aux nouvelles que vous nous mandez« Le marquis de Botta vint cependant à Berlin sous quelque prétexte pour juger, si Demeradt avait accusé juste. Il ne tarda pas à s’en apercevoir, car il me dit après m'avoir fait les compliments 25 usités, que les inondations avaient tellement rompu les chemins de la Silésie qu'ils étaient devenus impraticables pour des piétons. Je le compris et lui répondis que ceux qui auraient ce chemin à faire, aviseraient apparemment au moyen d'y passer, et que ce qui leur pouvait arriver de pis, ce serait d’être des voyageurs crottés. 30
La nature des différends que j'avais avec l’archiduchesse ne pouvaient se vider que par l’épée, mais il était pourtant convenable de faire quelques tentatives d’accommodement par la voie de la négociation, pour procéder d’une façon équitable. Gotter se rendit à Vienne dans cette intention; il était chargé de déclarer à l’archiduchesse que je lui offrais 35 mon assistance contre tous ses ennemis secrets et ouverts, qui prétenderaient à ses états, en cas qu'elle voulût me faire raison de mes droits sur la Silésie, et il devait offrir au grand-due mes suffrages à la diète pour l’élever sur le trône de l'empire vacant à condition qu'il appuyât mes intérêts et mes prétentions ; et supposé que mes offres fussent rejetées, 40 Gotter avait ordre de déclarer la guerre à la reine d'Hongrie. Mon
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