Chapitre II
armée fit plus de chemin que cette ambassade, car elle entra en Silésie deux jours avant l'arrivée de Gotter à Vienne.
Avant que de partir pour l’armée, je fis appeler le marquis de Botta, et lui dis les mêmes choses que Gotter devait proposer à Vienne; Botta
5 s écria: »Vous allez ruiner la maison d'Autriche, et vous abîmer en même temps. »Ce ne dépend que de la reine, lui dis-je, d'accepter les offres que je lui fais; cela le rendit rêveur, mais reprenant la parole, il repartit un moment après, avec un ton de voix et un air ironiques: »Sire, vos troupes sont belles, j'en conviens, les nôtres n’ont pas cette beauté, mais
10 elles ont vu l'ennemi, je n’en dis pas davantage, je vous conjure seulement de penser à ce que vous allez entreprendrec. Cela m'impatienta et Je repartis vivement. »Mes troupes sont belles, et vous ne tarderez pas à vous apercevoir qu'elles sont bonnes« Botta fut surpris de ma réponse, il me fit toute sorte de représentations pressantes pour différer l’exécution
15 de mes desseins, mais je lui tirais une révérence et le quittais.
La hardiesse de mon entreprise, qui ne pouvait plus se cacher alors, étonnait les uns, déplaisait aux autres et me causait mille contradictions. Le prince d'Anhalt était furieux de ce qu'il n'était ni du conseil ni de l’éxécution de cette guerre. Son amour-propre qui en était révolté, lui
20 faisait annoncer tous les malheurs qu'un esprit misanthrope et hypocondre peut s’imaginer. Il regardait l'armée impériale comme son berceau, et craignait mon agrandissement, il jeta l’épouvanté et la défiance dans tous les esprits, il m'aurait intimidé moi-même, si mon parti n'avait pas été pris avec la dernière résolution.
25 Dans ces circonstances je erus qu'il était utile d'encourager les officiers, pour cet effet, je fis venir chez moi ceux de la garnison de Berlin avant leur départ, et les voyant assemblés en corps, je leur dis: »Messieurs, j'entreprends une guerre, où je n’ai d'autre allié que votre valeur, ni d'autre ressource que ma fortune. Souvenez-vous sans cesse de la
30 gloire immortelle que vos ancêtres se sont acquise dans les plaines de Varsovie et de Fehrbellin, et ne démentez jamais la réputation des troupes brandebourgeoises. Adieu, partez pour le rendez-vous de la gloire, où je ne tarderai pas de vous suivrec. — J'arrivai sur mes frontières à Crossen le 21 de décembre. — L'armée entra en Silésie le 23 de décembre; les
35 troupes marchaïent sur quatre colonnes et par cantonnement. Elles répandirent une déduction des droits de la maison de Brandebourg sur la Silésie dans cette province. On publia en même temps un manifeste qui contenait en substance que les Prussiens prenaient possession de la Silésie pour la garantir contre l'irruption d’un tiers, ce qui faisait assez com-
40 prendre que nous n'avions pas intention d'en sortir impunément.
Cette déduction et l'ambassade à Vienne produisirent des effets très
avantageux pour cette expédition, le peuple et la noblesse ne regardaïent point notre entrée en Silésie comme l'irruption d’un voisin inquiet et ambitieux, mais comme le secours officieux qu'un allié généreux fournit aux besoins d'un autre. Par ce moyen les esprits étaient en suspens, personne ne nous était contraire, et les troupes gagnaïent du terrain à grandes 5 Journées.
En remontant l'Oder, la première forteresse que vous rencontrez c’est Glogau. Cette place est située sur la rive gauche de cette rivière, son enceinte est médiocre, elle est défendue par un rempart revêtu en quelques endroits. Son fossé, qui est see, est entouré d’une assez mauvaise con- 10 trescarpe. La rigueur de la saison empêchait qu'on en pût faire le siége dans les formes. La grosse artillerie n'était pas encore arrivée de sorte que je me contentai de bloquer cette ville. Wenzel Wallis qui en était gouverneur avait des ordres précis de ne point commettre les premières hostilités, il ne erut pas qu’un blocus en fut une, et il se laissa paisible- 15 ment enfermer dans ses remparts.
Depuis la paix de Belgrad, la plus grande partie de l’armée autri- . chienne était demeurée en Hongrie; aux bruits de notre rupture le général Browne accourut en Silésie, où il ne trouva pas trois mille hommes à sa disposition. Il tenta par la ruse et par la force de s'emparer de la 20 ville de Breslau, mais inutilement; cette capitale de la Silésie jouissait de priviléges semblables à ceux des villes impériales d'Allemagne. C'était une petite république, gouvernée par ses magistrats, elle n'avait jamais reçu des troupes de l’empereur en garnison. L'amour de la liberté joint au zèle du luthéranisme préservaient ses habitants des fléaux de la 25 guerre, qu'ils auraient indubitablement eus à souffrir, s'ils s'étaient livrés aux sollicitations du général Browne. Avec du temps et des renforts Browne l'aurait emporté, quoi que j’eusse pu faire; c'est ce qui m'obligea à marcher avec une diligence extrême pour arriver à cette ville.
Le prince Léopold arriva à propos avec six bataillons et cinq escadrons 30 pour continuer le blocus de Glogau, et je marchaï à Breslau à la tête de tous les grenadiers, de dix bataillons d'infanterie, de dix escadrons de dragons et des hussards ; après quatre jours de marche je me trouvai aux portes de cette capitale, tandis que le maréchal de Schwerin dirigeait sa marche par Liegnitz, Schweidnitz et Frankenstein pour purger d'ennemis 35 cette partie de la Silésie qui confine aux montagnes de la Bohême.
Le 1° de janvier de l'an 1741, je m'emparai du faubourg de Breslau, sans résistance, et j'expédiai les colonels de Borcke et de Goltz pour sommer la ville de se rendre. En même temps un bataillon passa lOder avec lequel j'occupai le dome que je trouvai sans défense. Ce poste, et 40 ceux que j'avais déjà me rendaient maître des deux côtés de la rivière,