Chapitre Ier
pour quelque chose. Ce conseil était le siége de la tracasserie, d’où l'on voyait éclore tous les jours de nouveaux projets d'opérations militaires, et la cabale des grands, qui se contrecarrait dans toutes les occasions, la jalousie mutuelle des généraux firent manquer toutes les entreprises, 5 faute de ce concert, si nécessaire pour les faire réussir. Les généraux étaient journellement pourvus d'ordres qui se contredisaient, ou qui les obligeaient à des opérations impraticables. Tous ces désordres dome: stiques furent plus funestes aux armes autrichiennes que la puissance des infidèles. On exposait le vénérable à Vienne, tandis qu’on perdait des 10 batailles en Hongrie, et l’on croyait redresser les fautes de l’inhabileté par des miracles, accordés à la superstition. Seckendorff fut emprisonné après sa première campagne, à cause que son hérésie, disait-on, avait attiré le colère céleste. Künigsegg fut fait après la sienne grand maître de l'impératrice; ce qui fit dire à Wallis, lorsqu'il releva ce dernier dans 15le commandement de l’armée d'Hongrie, qu'on avait enfermé un de ses prédécesseurs, que le second était devenu premier eunuque du sérail, et que pour lui il n’en serait quitté qu'ayant la tête tranchée. Il ne se trompa guère: car il fut enfermé à Brünn, pour avoir perdu la bataille de Krozka. Neiïipperg qui avait fait la paix de Belgrad par ordre de 20 l'empereur et du duc de Lorraine, fut arrêté également: enfin la cour de Vienne punissait les instruments de son infortune, elle n'osait remonter aux Causes; Car ce qui il y avait de plus auguste s'y trouvait intéressé.
L'armée impériale se trouva dans un délabrement affreux après la 25 conclusion de cette paix (1739) par les grandes pertes qu'elle avait faites dans les affaires de Nissa, Widdin, Mehadia, Panczova, du Timoc et de Krozka. L'air contagieux et les eaux bourbeuses de l'Hongrie causèrent de grandes maladies, dont se suivit la peste qui mit le comble à la désolation des troupes. — La plus grande partie de l’armée resta en Hongrie, 30 mais elle était si fort fondue qu’elle ne composait plus que quarante-trois mille combattants. Selon la relation d'officiers prussiens et autrichiens qui y ont été, et selon le rapport du sieur de Borcke, alors ministre de cette cour à Vienne, l'empereur n'avait d’ailleurs que seize mille hommes tout au plus en Italie, et les garnisons des places de barrière en Brabant 35et en Flandre ne passaient pas les douze mille hommes: la Bohême, l'Autriche et la Moravie, à quatre ou cinq régiments près, étaient entièrement dégarnies des troupes; six ou sept mille hommes etaient répandus en Stirie et dans le Brisgau, de sorte qu’en calculant le complet de cent soixante - dix mille hommes, qui devaient faire les forces de la maison 40 d'Autriche, il ne s’en trouvait que quatre-vingt-deux mille d'effectifs.
L'année 1733, on avait supputé que les revenus de l’empereur pas- ,
saient les vingt millions d’écus: l’année 1740, la perte de tant de royaumes et de florissantes provinces les avait diminués jusqu'à seize millions d’écus. Ajoutez à cela les dettes que le malheur de temps les avait obligé de contracter, le désordre total, la confusion et la mauvaise administration des finances, le pillage de ceux qui les administraient, la més-5 intelligence des ministres, la jalousie des généraux, la timidité de ceux qui devaient commander, la faiblesse et le découragement du prince, — et cependant tout cela pris ensemble faisait encore le 1. de juin de l'an 1740 une des plus formidables puissances de l'Europe, dont la fierté suppléait à la force, et dont la grande passée tenait encore lieu de la 10 grandeur présente.
La France se trouvait alors dans la situation la plus brillante: depuis l’année 1672, elle n'avait pas joué un aussi grand rôle. Par la sage administration du cardinal de Fleury, qui d’ancien évêque de Fréjus et du précepteur du roi. s'était affermi dans l'emploi de premier ministre, 15 après avoir fait disgracier le duc de Bourbon. Ce cardinal avait maintenu la paix dans le royaume, il avait rétabli les finances et le crédit, ce qui servit de base aux succès de la guerre de 1733.
Les qualités d’un homme aïmable et les parties d'un homme d'état se trouvaient réunies dans ce cardinal, il avait la conception facile, la 20 mémoire heureuse, il possédait cet heureux don de plaire et l’art de contenter le monde sans le satisfaire, sa politesse était aisée, son style flatteur, il écrivait mieux qu'aucun auteur de cette nation qui a toute des prétentions à l'esprit. Son cœur ne fut pas insensible dans sa jeunesse aux attraits de cette passion qui fut presque toujours la faiblesse des 25 grands hommes. Il voulait de l’ordre dans les affaires et surtout de l’économie dans les dépenses ; il alliait un peu la timidité et les ruses de Ja prêtraille dans les négociations, patelin, souple, adroiït, aimant les intrigues, les supterfuges, les souterrains, et haïssant l'audace et la démarche vigoureuse des entreprises hardies; humble dans son extérieur, mais 30 dévoré d'ambition dans le fond de son cœur; ambitieux dans ses projets, timide dans leur exécution; désirant les grandeurs et dégoûté des moyens d'y parvenir. S'il revêtait les dehors de la candeur et de l'amour de la paix, c’est qu'il aspirait à gouverner le monde du fond de son cabinet, c'est qu'il aimait mieux jouer le rôle d’arbitre des rois que de leur vain-35 queur, C’est enfin qu'un prêtre aime mieux conduire la plume que de manier l'épée, et que pour son personnel il était plus grand dans les négociations que dans la guerre: il persécuta les jansénistes par déférence pour la cour de Rome, il conféra les bénéfices à des hommes austères, — et,