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Chapitre Ier

dans une maladie qui menaça ses jours, il refusa de se faire administrer les sacrements de l’église.

Par la bonne économie de ce premier ministre les dettes immenses que Louis XIV avait contractées étaient presque acquittées, les désordres

5 de la régence réparés, et le bouleversement, que le système de Law avait fait dans le royaume, oublié.

La France avait eu besoin de vingt années de paix pour respirer après tant de calamités. Chauvelin, ministre plus entreprenant que le cardinal, tira le royaume de son inaction: il fit résoudre cette guerre qui

10 avait pour prétexte l'élection du roi Stanislas, et par laquelle l'adresse du cardinal rangea la Lorraine au nombre des provinces de France. Ce qui fit dire que Chauvelin avait escamoté la guerre au cardinal, et que le cardinal lui avait escamoté la paix.

L’impatience de Chauvelin ne lui permit pas d'attendre paisiblement

15 la fin de la carrière du cardinal, il tenta des voies plus courtes, pour parvenir au poste où il aspirait; il fit au jeune roi des insinuations malicieuses contre son premier ministre, et ce prince rendit un compte exacte au cardinal, qui prévint son ennemi et le perdit. A la place de Chauvelin le cardinal choisit Amelot, parce qu'il n'avait point de génie,

20 que c'était sa créature, et qu'il se croyait en sûreté avec lui.

La France n'avait alors guère de grands généraux, Villars qui était son héros venait de mourir, et la longue paix avait, pour ainsi dire, interrompu la succession des grands capitaines que l'expérience seule a droit de former, si j'en excepte un César ou un Condé, qui étaient sortis

25 tels qu'ils étaient des mains de la nature: les maréchaux de Broglie, de Noailles et de Coïgny étaient des hommes médiocres, Maillebois ne les surpassait guère, et l’on refusait à Noaïlles cet instinct belliqueux, cette confiance que les guerriers mettent en leurs propres forces, par laquelle ils présument mieux d'eux que leurs ennemis. Les talents du comte de

30 Saxe étaient encore cachés, le moment où ils devaient éclore n'était pas arrivé. Les deux frères de Belle-Isle jouissaient presque seuls de quelque réputation dans le militaire, l'aîné avait introduit la discipline dans les troupes, et il avait trouvé 1 de s’en faire aimer.

Belle-Isle peut être compté parmi les grands hommes de notre

35 siècle, son génie est vaste, son esprit brillant, il a ce courage audacieux qui conduit à la guerre aux grandes entreprises, son imagination travaille trop, Sa passion est son métier, il fait les projets, son frère les digère. Lui et son frère ne composent ensemble qu'un être dont il est l’imagination et l’autre le bon sens.

40 Depuis la paix de Vienne la France donnait presque la loi à toute l'Europe, elle tenait la cour de Vienne, l'Espagne et la Suède presque

10. également sous sa dépendance. Elle entretenait le pied de cent quatrevingts bataillons, de deux cent vingt-quatre escadrons et de soixante bataillons de milices, ce qui fait nombre effectif de cent trente mille quatre cents hommes de troupes réglées et de trente-six milles miliciens, en évaluant ces troupes sur le pied de paix les bataillons à six cent têtes et 5 les escadrons à cent maîtres; outre cela sa marine était considérable, et le nombre des matelots enrollés dont elle pouvait se servir en cas de nécessité allait à soixante mille hommes.

On comptait les revenus de cet empire à cinquante millions d'écus, dix millions étaient employés à payer les intérêts des dettes de la cou- 10 ronne, le surplus servait de fonds d'amortissement. Les revenus du roi étaient affermés à quarante fermiers généraux que le cardinal appelait les quarante colonnes de l’état, et dont les richesses immenses étaient regardées comme des ressources certaines. Cette espèce utile d'hommes qui cultivent les terres, et ce qu'on appelle le peuple, était pauvre en15 France, et surtout dans les provinces; mais l’opulence et le luxe égalait ou surpassait peut-être dans Paris la somptuosité de l’ancienne Rome: dans les temps des Lucullus et des Auguste. On comptait pour dix millions d’écus d'argenterie entre les mains des particuliers de cette ville immense qui était peuplée par six cent mille habitants; mais c'étaient 20 des Sybaritains, amollis par le raffinement de la volupté et les aisances de la vie. — Les arts fleurissaient dans ce royaume, quoique tout le monde eriait qu'ils se perdaient. Les Fontenelle, les Maupertuis, les Voltaire, les Montesquieu faisaient l'honneur de la république des lettres : les études galantes et Le goût s'étaient répandus sur toute la nation. 25

Les épargnes du roi que le calme de la paix avait donné le temps de remplir de l'année 1736 jusqu’à l’année 1739, furent absorbées par les calamités de l'année 1740, qui ruina par une disette affreuse les plus belles provinces de ce royaume.

De tous les maux que Law avait causés à la France il en était résulté 30 un bien, c'était la nouvelle compagnie du Sud, établie au port d'Orient, et dont le commerce fait à présent une branche considérable de l'opulence et des richesses de l’état. Le profit de cette compagnie est taxé à trois millions d’écus par an; c'était l’objet de jalousie des Anglais et des Hollandais, ces nations de marchands voyaient avec des yeux d'envie Le 35 commerce des Français, qui tendait à ruiner le leur; cependant la compagnie d'Orient souffrait de la guerre que les Anglais et les Espagnols se faisaient en Amérique. Maurepas, ministre de la marine, pensa à réparer cette altération de commerce, en faisant construire de grands vaisseaux. et il se promettait qu’en moins d'un an les flottes françaises couvreraient 40 les deux mers.

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