‹ Histoire de mon tempsChapitre 41 sur 149 · Chapitre III · texte numérisé non relu

Chapitre III

mon armée arriva en même temps que son avant-garde au camp de Reichenbach; cette avant-garde rebroussa chemin avec précipitation, et rejoignit le gros des ennemis. Dix escadrons de dragons et treize de hussards joignirent alors mon armée. M. de Neiïipperg avait choisi judicieu-

5 Sement son Camp de Franckenstein : la rivière de Neisse couvrait la communication qu'il entretenait avec cette ville par le poste de Patschkau, il tirait ses vivres de la Bohême par Glatz, et il fourrageait un pays qui probablement devait contribuer à la subsistance de mes troupes pendant l'hiver. Je connaissais la force de son camp, il était entouré par un dou-

10 ble ruisseau qui en rendait le front inabordable, sa droite était à Franckenstein, et sa gauche sur une colline. Je résolus de le faire décamper, et de le rejeter en Haute-Silésie.

On vit alors clair à Vienne dans le dessein des Français, ils avaient

passé le Rhin, et longeaient le Danube à grandes Journées. Le peur fit 15évanouir la fierté autrichienne ; la reine me dépêcha le sieur Robinson, ministre d'Angleterre à sa cour, pour me faire des propositions d’accommodement. Robinson me dit avec hauteur que la reine consentait à oublier la mémoire du passé, qu’elle m'offrait le Limbourg, la Gueldre espagnole et deux millions d’écus pour me dédommager de mes prétentions 20 sur la Silésie, à condition que je fisse la paix, et que mes troupes se retirassent incessamment de ce duché. Cet Anglais était un espèce de fol enthousiaste de la reine d'Hongrie, qui négociait avec lemphase, dont il eût prononcé une harangue séditieuse dans la chambre basse. Je pris un ton de déclamation, et lui répondis: Que c'était à des princes sans 25 honneur à vendre leur réputation, et trahir leurs droits pour de vaines sommes d'argent; que ces offres m'étaient plus injurieuses que ne l'avait été la méprisante hauteur de la cour de Vienne; mon armée, ajoutai-je, me trouverait avec raison indigne de la commander, si je perdais par un traité flétrissant les avantages qu’elle m'a procurés par des actions de va- 30 leur qui l'immortalisent. Je vous dirai de plus que je me dois à mes nouveaux sujets, et je ne puis abandonner sans ingratitude et sans une lâcheté infâme tous ces protestants dont les vœux et les cœurs m'ont appelé en Silésie pour les protéger contre la persécution des Autrichiens, et que je vendrais les victimes de leur tyrannie, si je les sacrifiais à leur 35 vengeance. Je me dois surtout à moi-même, et je ne me résoudrais jamais à démentir par des bassesses honteuses les sentiments d'honneur avec lesquels je suis né. S'il arrivait que je tombasse dans un pareil oubli de moi-même, je ferais sortir de leurs tombeaux les ombres magnanimes de mes ancêtres, ils me persécuteraient, ils me diraient: malheureux, rougis 40 de honte, tu trahis nos droits sur la Silésie, tes sujets, le nom prussien, ta gloire, ta réputation, tu n’es point notre fils, tu n'es plus notre sang,

va te cacher dans des lieux, assez sauvages où la vertu est inconnue, et où il n’y a que des infâmes, tes semblables. Non, jamais, on ne me fera de pareils reproches, plutôt me laisserais-je ensevelir sous les ruines de la Silésie, plutôt m’abîmera-t-on avec mon armée, que de me rendre coupable d'une action contraire à mon honneur et à la gloire du nom prussien. 5

Robinson partit pour Vienne, tout étourdi de ma réponse. Mais en renvoyant ce fanatique, on remplissait Hyndford de toute sorte d'idées flatteuses, et on l’entretenait dans une ignorance parfaite du traité que j'avais conelu avec la France. Quoique mon traité fût signé avec la France, je ne laissais pas que de garder des ménagements avec les puissances 10 maritimes ; dans ce dessein je leur communiquai les propositions que Robinson m'avait faites, excusant mon refus sur ce que je savais que le traité de barrière liait les mains à la reine, et l'empêchait de faire des cessions en Flandre et en Brabant, Mjoutat que j'étais trop bon ami de la république de Hollande pour Robe Di le Limbourg ou le Brabant 15 même, au risque de lui faire de la peine ou de m’exposer de perdre son amitié pour quelque avantage que ce puisse être. Peu de temps après le traité avec la Bavière fut signé, je lui donnai ma voix à la diète de Pempire, et nous nous garantissons, lui la Silésie à la Prusse, moi la Bohême, la Haute-Autriche, le Tyrol et le Brisgau à la maison de Bavière, 20 et j'achetai de lui pour quatre cent mille éeus la principauté de Glatz, qu'il vendit sans l'avoir jamais possédée.

Dans le Nord, la Suède déelara la guerre à la Russie (le 22 d'août), et renversa par cette rupture tous les desseins du roi d'Angleterre, du roi de Pologne et du prince de Brunswic sur la Prusse. Auguste, se25 voyant déchu de l'espérance qu'il fondait sur le partage de mes états, changea de parti, et suivit le torrent orageux qui sembla bouleverser la maison d'Autriche : il se lia avec l'électeur de Bavière qui avait pénétré jusqu'à Ens !)}, et qui répandait la terreur de ses armes jusqu'aux portes de Vienne. Les Saxons signèrent leur traité le 31 d'août. Belle-Isle qui 30 n'avait su que faire de la Moravie et du Manhardsberg, l'érigea en royaume, et le leur donna. Je n'accédai à ce traité qu'au mois d'octobre. La cour de Vienne, pressée de tous les côtés, renvoya dans mon camp son négociateur anglais, chargé d’une carte de la Silésie où la cession de quatre principautés était marquée avec une raie d'encre; mais Robinson 35 fut renvoyé, et on lui fit connaître que ce qui était bon dans un temps, ne l'était plus dans un autre. A Londres et à Vienne ils avaient mal caleulé leur jeu, ils se flattaient de me voir à leurs genoux, et ils se rabaïissérent à des humiliations, bien honteuses pour d’aussi grandes puissances.

1) 19 août. 40

Page 1