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Chapitre Ier

Telle était la situation de la France, l'année 1740, respectée et crainte au dehors, malheureuse et faible au dedans, sous le gouvernement d’un prince qui avait mis toute sa confiance dans un prélat sage, mais timide. Mais malgré ces malheurs internes et les faiblesses du car-

5 dinal, Fleury était pourtant admiré en France et redouté des nations dont il était dans le fond l'arbitre depuis la paix de Vienne.

Philippe V que Louis XIV avait placé sur le trône d'Espagne, en épuisant la France d'hommes et d'argent, y régnait encore. Son bon sens naturel était souvent altéré par les attaques d’une mélancolie noire, qui

10ne différait pas beaucoup de la folie: il avait abdiqué la couronne, l’année 1726, en faveur de son fils Don Louis, et il la reprit à la mort de ce prince, l'année 1727.

Cette abdication s'était faite malgré la reine Élisabeth Farnèse, née

princesse de Parme, dont l'âme était élevée, et le désir de gouverner le

15 monde ne trouvait pour elle d’autre place convenable que le trône. Ce qui mettait le comble à sa douleur, c'était de se voir dépouillée par le fils du premier lit du roi, son mari. L'Europe la soupçonna d’avoir hâté la destinée de ce prince pour obliger Philippe V de réoccuper ce trône vacant: comme si il fallait des violences ou des crimes pour accélérer la

20 vie des souverains, et qu'ils ne fussent pas soumis à la loi générale qui emporte les hommes dans tous les âges.

La reine lutta depuis ce temps avec plus de vigilance et de force contre le penchant du roi, son époux, à la retraite, engageant de nouvelles guerres, ou avec les Maures ou avec les Anglais ou avec la maison

25 d'Autriche pour occuper ce prince et l'entraîner, pour ainsi dire, d'un jour à l’autre, l’enchaînant sur le trône par les affaires, et l'y maintenant par la conscience. L'âme fière d’un Romain et le courage mâle d'un Anglais, la finesse italienne et la vivacité française faisaient le caractère de cette grande femme : elle marchait -audacieusement à l’accomplisse-

30 ment de ses desseins, inébranlable en ses volontés, et ne se rebutant jamais: rien ne pouvait la surprendre, rien ne pouvait l'arrêter.

Le fameux cardinal Alberoni qui travailla longtemps sous elle, et qui avait à peu près le même génie, fut un des plus habiles ministres que l'Espagne ait eus. La conspiration du prince de Cellamare à Paris

35 perdit ce cardinal, la reine le sacrifia à la vengeance du duc d'Orléans, régent de France, et le bannit, quoique avec grand regret. Alberoni retourna en Italie. Ripperda, Hollandais de nation, brilla un temps sur ce même théâtre, d'où ses friponneries le firent tomber ensuite. Mais comme ces différents ministres furent toujours assujettis au génie de la reine,

leur changement fut imperceptible qu'autant que ces ministres pouvaient agiter ou calmer les passions de cette princesse.

L'Espagne sortait alors de la guerre d'Italie. Don Carlos, que les Anglais avaient conduit et escorté dans la Toscane, pour y succéder à Cosme, dernier duc de la maison de Médicis, monta sur le trône de5 Naples et de Sicile par les succès qu’eurent les armes espagnoles dans la guerre de 1733, et ces mêmes Anglais qui avaient combattu avec tant d’obstination contre l’élevation de Philippe V frayèrent les chemins de l'Italie à son fils.

Les Espagnols sont pauvres en Europe parce qu’ils ne sont pas la- 10 borieux, les autres nations sont riches au nouveau monde par le commerce qu'ils font à leur place: la nature s’est épuisée pour eux, mais ils ne la secondent pas. Ce sont les Français qui font leurs moïssons; ce sont les Français, les Anglais et les Hollandais qui jouissent des Indes et du Pérou. L'Espagne devient par là l'entrepôt des richesses qui passen 15 dans des mains étrangères. Cette nation est née spirituelle, maïs elle est abrutie par une ignorance profonde et par la superstition la plus extravagante; il ny à pas assez d'habitants en Espagne pour cultiver les terres, point de police dans le gouvernement, et en général ce pays peut être regardé pour aussi barbare ou plus peut-être que l’est la Russie. La 20 puissance de l’état est également terrestre et navale: elle entretient cinquante-cinq à soixante mille hommes de troupes réglées et quarante à cinquante vaisseaux de ligne.

Les liens du sang et la reconnaissance attachent Philippe V aux intérêts de la France, ce qui produit une alliance étroite et avantageuse 25 aux deux nations : peut-être que la reine n'avait pas des sentiments aussi favorables, elle se sentait outragée par la paix que le cardinal de Fleury fit à son insu l’année 1737; quoique son ressentiment n'éclatât pas, elle n’en fut pas moins attentive à causer au cardinal de Fleury toute sorte de désagréments. 30

Les Anglais venaient de déclarer la guerre à l'Espagne, l’année 1739, pour protéger leurs contrebandiers:; un objet de quatre-vingt mille écus de revenu fit dépenser des millions à ces deux nations. Que le monde éviterait de guerres s’il était raisonnable. Les commencements de cette guerre se firent sans succès de part et d'autre. Le commerce des 35 deux nations en souffrit considérablement, et comme c’est la destinée ordinaire que les folies des grands sont expiées par les particuliers, il n'y eut que les marchands et les plus riches commerçants de malheureux.

On accusait les Francais d’attiser ce feu, la politique du cardinal de Fleury semblait fomenter les haïines de ces deux nations, pour que par la 40 continuation de cette guerre il pût jouer le rôle d’arbitre, qu’on qualifie

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