Chapitre V
Vienne, et nous choisimes un chanoïne d’Olmütz, nommé Janini pour entretenir notre correspondance.
Avant mon départ d'Olmütz je reçus la nouvelle de l'élection de l'électeur de Bavière Charles VIT et de son couronnement.
5 La reine d'Hongrie qui se vit pressée plus vivement que jamais employa toutes ses ressources à sa défense, elle fit lever treize mille hommes en Hongrie, et convoqua l’arrière-ban qui devait encore lui en valoir quarante mille. Ces troupes, partagées en deux corps, devaient pénétrer lun par Hradisch en Moravie, et l’autre par Jablunka en Haute-Silésie
10 pour couper mon armée de ses derrières, tandis que j'aurais à combattre de front le prince de Lorraine avec les troupes réglées de la maison d'Autriche.
J'avais partagé tous mes bataillons dont la moitié restait en Silésie, et l’autre était de l'expédition de Moravie; je me mis à la tête de
15 quinze mille hommes avec lesquels je joignis les Français et les Saxons à notre rendez-vous de Trebitsch, pendant qu’un autre corps de troupes occupa Wischau, Hradisch, Kremsier et les frontières d'Hongrie pour couvrir nos opérations.
La lenteur des Saxons, et plus encore leur mauvaise volonté, me
20 fit perdre souvent des jours et même des semaïnes, ce qui dérangea beaucoup mes projets. Pour en rapporter un exemple qui vous fasse juger de reste, je n’ai que citer celui de Budischau, c’est une maison de plaisance magnifique d'un comte de Paar, où j'avais assigné par galanterie le quartier général des Saxons. Le comte Rutowski et le chevalier de
25 Saxe s'y trouvèrent si bien qu'il y restèrent trois jours malgré toutes mes représentations; ce qui m'empêcha de prendre Iglau dans le temps que je l'aurais voulu. Le délai donna le temps au prince de Lobkowitz de retirer tous ses magasins; il se replia sur Wittingau à notre approche. Les Saxons occupèrent Iglau, et il me fut impossible de les faire avancer
30 sur la Taja ou sur Horn en Autriche; ils refusèrent de m’obéir, attendant pour cet effet de nouveaux ordres de leur cour. Qu'on juge du désespoir d’un général d'armée qui voit manquer ses projets les plus brillants par la désobéissance des troupes auxiliaires. Je vis échouer cette entreprise par l'incapacité ou la malice de ceux qui avaient le plus grand intérêt à
35 la favoriser.
Je me vis contraint à refondre toutes mes dispositions, je donnai aux Saxons tous les quartiers les plus voisins de la Bohême, et je fis occuper par les Prussiens les bords de la Taja, de Znaïm où je pris mon quartier jusqu’ à Güding qui touche à l'Hongrie. De Znaïm je fis un détachement
40 de cinq mille hommes qui firent une irruption en Haute-Autriche, portèrent la terreur jusques aux portes de Vienne, et obligèrent la reine à
rappeler dix mille hommes de la Bavière à son secours. Les hussards de Zieten furent jusqu’à Stockerau qui n’est qu’à une poste de Vienne. Cette irruption nous procura des subsistances en quantité.
Les Saxons, mécontents de leur position, qui voyaient l'ennemi où il n'était pas, et dont la crainte grossissait les objets, me demandèrent 5 mes quartiers. [ls ne faisaient que quinze mille combattants. Polastron retournait en Bohême, rappelé par les ordres de Broglie, de sorte que l'armée que je commandais faisait alors tout au plus trente mille hommes. Je partageai mes quartiers avec les Saxons, et j’eus pour Rutowski toutes les complaisances qu’on peut avoir pour le général d’un allié. 10
Pendant tous ces mouvements d'armées je continuais à négocier à Vienne; mais ce n’était pas pour en venir à un accommodement, c'était à qui gagnerait du temps et endormirait l’autre. Je découvris par des lettres interceptées de Vienne que les Hongrois s'assemblaïent déjà aux frontières de la Moravie. Il était important de les dissiper. Pour cet 15 effet je détachai le prince Thierry de Dessau avec dix bataillons, autant d'escadrons et mille hussards, avec lesquels il pénétra en Hongrie, enleva trois quartiers où il fit mille deux cents insurgents prisonniers de guerre, et répandit une telle alarme dans ce royaume qu’ une grande partie de larrière-ban se sépara, après quoi ce détachement vint rejoindre mon 20 armée entre Brünn et Nikolsbourg.
L’armée de la reine se renforçait cependant en Autriche du côté de Horn et Waïdhofen. Les Saxons prirent le peur et me demandèrent mes quartiers de Znaïim. Cette expédition était marquée par le peu de concert qui régnait parmi les alliés: Ségur s'était rendu avant qu'on pôût le 25 secourir, Broglie était paralytique, les Saxons voulaient avoir un royaume sans en faire la conquête, j'étais d’ailleurs si peu assuré de leur fidélité que j'avais raison de croire qu'ils m'abandonneraient à l'approche des ennemis. Toutes ces considérations me rendirent souple aux désirs des Saxons, je leur cédais Nikolsbourg, Laab, Znaïm et tous mes quartiers, 30 et les Prussiens se replièrent sur Pohrlitz, Selowitz, aux environs de Brünn pour bloquer cette ville d’une certaine distance.
J'avais demandé du canon au roi de Pologne pour faire le siége de cette ville, il me le refusa; c'était une énigme que la conduite de ce prince, une contradiction perpétuelle entre la volonté et l’action, entre les 35 traités et la façon de les exécuter, entre la chose et les moyens: il refusait de prendre la capitale de son nouveau royaume, et sans la ville de Brünn ou sans les moyens pour l’assiéger, nous ne pouvions pas nous soutenir en Moravie. Dès ce moment je songeais à passer en Bohême et à couvrir Olmäütz. 40
Tout d’un coup, lorsque j'y pense le moins, un millier de hussards