Chapitre V
autrichiens donne le peur panique aux Saxons, ils abandonnent tous leurs quartiers avec précipitation, et viennent refluer sur ceux que j'occupais, je leurs fis place pour la troisième fois, et nous serrâmes Brünn de près.
Toutes les nuits il y avait des incendies, l'ennemi faisait mettre le
5 feu aux villages que nous occupions par des gens déguisés. De mon seul quartier, j'ai vu périr par les flammes dix-huit bourgs ou hameaux. Le régiment de Truchsess qui venait d'occuper le village de Lesch y fut attaqué par trois mille ennemis sortis de Brünn; ce régiment qui ne faisait que sept cents hommes, à cause des commandés qui étaient restés
10 en Silésie, se défendit avec une valeur extraordinaire pendant cinq heures, le village fut brûlé, mais les ennemis si supérieurs en nombre ne remportèrent aucun avantage. Truchsess, Varenne et quelques officiers furent blessés dans cette action qui les couvrit de gloire.
La reine d'Hongrie impatientée par le long séjour que nous faisions
15 en Moravie, prenait des mesures pour nous faire sortir de cette province; !) mes espions me rapportèrent unanimement que le prince de Lorraine allait se mettre en marche pour secourir Brünn. Le terrain montueux et difficile de la Moravie ne lui laissait le choix qu’ entre le chemin de Znaïm ou d'Iglau. Ces deux routes venaient aboutir à la plaine de Pohrlitz,
20 ce fut l'endroit que je choisis pour rassembler mon armée, et pour livrer bataille aux ennemis au cas qu'ils fussent venus dans le dessein de me combattre. Trente escadrons, six bataillons et tous les commandés de mes troupes me joignirent aux environs de Selowitz, et le prince d’Anhalt reçut ordre de marcher avec dix-sept bataillons et trente-cinq esca-
25 drons qu'il commandait du côte de la Haute-Silésie, pour couvrir cette province contre les Hongrois.
Je communiquai mon dessein au chevalier de Saxe, en lui demandant positivement, au cas que les ennemis vinssent en Moravie, s'il se joindrait à moi au premier ordre. Il me répondit en termes vagues, ob-
30 jectant d'avance des difficultés, et préparant de bonne heure les excuses de sa désobéissance: son argument le plus spécieux était pris de la faiblesse de ses troupes qui, selon lui, ne faisaient que huit mille hommes. Cette réponse me fit penser à ma propre sûreté: vingt sept bataillons, quarante-sept escadrons et trois mille hussards, le tout formait
35 un corps de vingt-six mille hommes, composaient toutes mes forçes, et ce nombre était insuffisant pour faire seul tête à l’armée autrichienne.
Le maréchal de Broglie me fournit un expédient admirable pour me tirer du pas scabreux où j'étais: il demanda les troupes saxonnes pour le renforcer contre les Autrichiens qui, disait-il, voulaient l’attaquer; le
40 1) Mois d'avril.
chevalier de Saxe prépara tout pour le départ de ses troupes, je fis semblant d'ajouter foi aux faux avis de Broglie, pour me défaire de ces alliés mille fois plus dangereux que des ennemis. Mais je déclarai à cette occasion au chevalier de Saxe que s'il quittait la Moravie, j'en sortirais en même temps. Ce fut sur le parti que prirent les Saxons de retourner 5 chez eux, que j'avertis le prince d'Anhalt de changer sa marche, et de quitter la route de la Haute-Silésie pour prendre celle de la Bohême et de Pardubitz. |
Je partis pour la Bohême avec quinze escadrons et douze bataillons : vingt-cinq escadrons, tous les hussards et dix-neuf bataillons demeu- 10 rèrent en Moravie sous les ordres du prince Thierry avec lesquels il devait couvrir la Haute-Silésie, et occuper un camp avantageux auprès d'Olmütz. Ce projet aurait réussi s’il y avait eu à Olmütz un amas assez considérable de vivres: mais Schwerin n'avait point exécuté les ordres que je lui avais donné. Il s'était fait malade, selon sa coutume, et était 15 parti de l’armée. Ce maréchal est plein de feu, capable de toutes les en- . treprises courtes et vives, mais il n’a point de patience pour exécuter des projets qui demandent du flegme et de la réflexion, de reste d’une valeur héroïque pour sa personne. |
Je quittai ainsi la Moravie!) par la faute des Saxons qui avaient été 20 revêches à toutes les propositions qu’on leur avait faites pour la conquête de cette province. Bülow, ministre de Saxe, me voyant partir, me dit: »Sire, qui Couronnera mon maître?« Je lui répondit qu'on obtenait les couronnes du ciel par la charité, mais que celles de la terre s'acquerraient par les canons. 25
Je poursuivais ainsi ma route par Zwittau avec la résolution de ne commander qu’ à des troupes dont j'étais le maître, et de ne partager avec : aucune autre nation les dangers qu'il y aurait à effronter, ni la gloire qu'il y auraït à acquérir.
J'arrivai à Chrudim le 17 d'avril, et je mis mes troupes en quartier 30 de rafraîchissement. Les Prussiens ne furent point harcelés dans leur marche, mais les Saxons eurent un léger échec, les hussards de l'ennemi leur enlevèrent un bataillon qui faisait leur arrière-garde, et qu'ils avaient laissé à l'abandon. Vainement voulus-je leur persuader de marcher à Prague pour se joindre aux Français, les ordres du roi de Pologne les 35 rappelaient vers ses frontiéres. Vous pouvez juger du mauvais effet qui produisit cette retraite: Les Français restaient faibles et privés de secours à Pisek, les Saxons devenaient des membres paralytiques de cette alliance, le fardeau de la guerre reposait presque uniquement sur mes
1) Le 10 d'avril. +