Chapitre V
épaules, et les ennemis puisaient dans notre mésintelligence les espérances les plus flatteuses de leur fortune.
Il serait difficile de donner une bonne raison de la singulière conduite des Saxons dans cette guerre. Je suis du sentiment que, loin d'y
5 chercher finesse, on ne la doit attribuer qu’ à la timidité et à la méfiance du comte de Brühl, il craignait plus en exposant ses troupes qu’ il n’espérait en leurs conquêtes ; ajoutez-y la mollesse des officiers qu’ une longue paix avait rendus éfféminés. Ils préféraient la commodité à la gloire, et la vie oïsive de Dresde aux fatigues militaires des armées.
10 Pendant que les Prussiens se reposaient en Bohême, et que les Saxons s'approchaient de leurs frontières, les Autrichiens rentrèrent en Moravie. Le prince Thierry leur présenta la bataille auprès de Wischau, mais les Autrichiens la refusèrent; ces armées restèrent dans cette position jusqu'à ce que le dernier tonneau de farine de magasin prussien
15 fut consumé; alors le prince Thierry se retira sur Troppau et Jägerndorf sans que l’armée ennemie ne le suivit. Le régiment de Nassau-dragons, quoique nouvellement levé, eut une affaire avec les hussards autrichiens !) où il se distingua beaucoup; le régiment de Kannenberg ?) se fit jour à travers trois mille ennemis, et s’acquit beaucoup de gloire. Les gen-
20 darmes furent attaqués de nuit dans un village où les ennemis avaient mis le feu: la moitié des escadrons se battit parmi les flammes, pour donner aux autres le temps de monter à cheval, et alors les ennemis furent repoussés avec perte. Je rapporte ces faits pour ne laisser périr dans l’oubli des actions aussi belles et des défenses aussi généreuses ;
25 d'autant plus je consacre cet ouvrage à la gloire de ces braves troupes, comme un monument de ma reconnaissance.
L'expédition de Moravie, la pitoyable manœuvre des Saxons, l'extrême faiblesse des Français, l'impuissance de l’empereur, toutes ces circonstances combinées semblaient m'avertir de ne me point enfoncer
sotrop profondément dans cette guerre, mais d’aplanir d'avance le chemin qui conduisait à l'issue de ce labyrinthe. J'étais résolu de faire la paix avec la reine d'Hongrie, je me servis du lord Hyndford pour moyenner cet accommodement à quoi il était plus propre qu'aucun autre, vu qu'il avait déjà travaillé à la paix, et que sa vanité était intéressée à faire par-
35 Venir Son ouvrage à maturité.
Il trouva la cour de Vienne plus raide et moins docile que j'amais : l'affaire de Linz et l'évacuation de la Moravie lui avaient rendu son ancienne fierté, la prospérité de ses armées et ses négociations secrètes à Versailles lui faisaient naître de nouvelles espérances. On à vu le
40 1) à Napagedl. 2) entre Preerau et Grätz.
ministère autrichien suivre de tout temps la pente naturelle du cœur humain, enflé dans les succès, rampant dans les revers, il n'a jamais saisi cette modération qui rend l'âme égale, et qui la soutient, dans toute vicissitude auxquelles la vie humaine est sujette toujours tranquille et toujours ferme. 5
Le mauvais succès de la première tentative de Hyndford me fortifia dans l’idée où j'étais, que pour négocier avec les Autrichiens, il fallait les terrasser premièrement les armes à la main. Une armée reposée et dans le plus bel état du monde m'invitait au combat: elle était de trentequatre bataillons et de soixante escadrons. Le prince d’Anhalt, qui m’a-10 vait amené des secours, partit pour prendre le commandement des troupes qui couvraient la Haute-Silésie.
Dans ce temps il arriva un changement dans le ministère anglais. Cette nation libre, inquiète, indocile et fougueuse était mécontente du gouvernement: la guerre des Indes se faisait avec désavantage, et la 15 Grande-Bretagne ne jouait aucun rôle dans le continent. C’en fut assez pour fouetter le roi sur le dos de son ministre. Walpole fut remplacé par Carteret, et l'on avertit le roi de ce changement, qui fut obligé de l’approuver. Un siècle auparavant un mécontentement, à peu près semblable de la nation, coûta la vie au bon roi Charles, exécuté à Westminster, 20 mais ce crime était l'ouvrage du fanatisme, et la chute de Walpole était une Cabale de parti. Les principales familles des seigneurs étaient jalouses de voir l'autorité résider si longtemps chez les Walpole: chacun voulait avoir part au gouvernement, aussi vit-on dans la suite comme cette charge passa de main en main; d’un lord à un autre. 25
Le cardinal de Fleury qui s’accommodait de la conduite prudente de Walpole craignit tout de changement. Il connaissait le génie impétueux de Carteret. Semblable à Hannibal, cet Anglais avait juré une haine implacable aux Français. Carteret ne démentit point l'opinion qu’on avait de lui, il fit respecter le nom anglais, il accorda la protection 30 de ce royaume avec un riche subside à la reine d'Hongrie; les Anglais passèrent en Flandre, et Carteret me promit de moyenner un accommodement qui me fût avantageux avec la maison d'Autriche. Je reçus avec reconnaissance l'offre obligeant des Anglais, et je ne résolus pas moins de ne devoir qu’ à la valeur de mes troupes et à la supériorité de mes 35 armes des conditions de paix qu’une négociation incertaine n'aurait pu jamais me procurer.
La faiblesse de l’armée de Bohême obligea enfin le cardinal de Fleury de lui envoyer quelques secours. Ces troupes, mal disposées qui ne furent rassemblées qu'au printemps, arrivèrent trop tard. Broglie 40 resta en attendant avec huit ou dix ducs à la tête de dix mille hommes