Chapitre VI
dans son camp de Pisek. Les Français sont souvent tombés dans la faute de prendre des mesures, lorsqu'il n’en était plus temps, et de faire les choses hors de propos. Ils furent assez adroits pour faire perdre aux Autrichiens la Valachie, lorsqu'ils vivaient en bonne amitié
5 avec eux. Cette paix ressemblait à la guerre, et alors que ces deux nations vidaient entre elles les plus grands différends, la guerre que faisaient les Français était si molle qu'elle ressemblait à la paix. Cette conduite perdit leurs affaires et celles de l’empereur, et la prudence contraignit quelques-uns de leurs alliés de les abandonner.
10 Le siècle de Louis XV était stérile en grands hommes: celui de Louis XIV en produisait en foule. Les guerres des barricades et de la minorité avaient formé d'habiles capitaines; sous la minorité de Louis XV ladministration d'un prêtre avait perdu le militaire. Du temps de Mazarin les Français étaient des héros, du temps de Fleury c’étaient des Sybarites.
15 Chapitre VL
Événements qui précèdent la bataille de Chotusitz. Disposition de la bataille. Ses suites. Affaire de Sahay. Le maréchal de Belle-Isle vient dans mon camp ; il part pour la Saxe. Je fais la paix de Breslau.
Mon armée de Bohême était partagée en trois divisions à peu près œuvresIT,
20 égales: dix bataillons et vingt escadrons couvraient mon quartier géné- 118. ral de Chrudim; dix bataillons et vingt escadrons sous les ordres du lieutenant - général Jeetze occupaient les environs de Leutomischl; dix bataïllons et vingt escadrons que commandait le lieutenant-général de Kalckstein étaient à Kuttenberg sur ma droite. (Ces trois corps pou-
25 vaient se joindre en deux fois vingt-quatre heures. Deux bataillons occupaient Glatz dont le château venait de se rendre par capitulation ; un bataillon était destiné à la garde du magasin principal que j'avais à Koeniggrätz; trois autres bataillons gardaient les dépôts que nous avions à Pardubitz, à Podiebrad et à Nimbourg: de sorte que l’Elbe coulaït en
30 ligne parallèle derrière nos quartiers, et que les magasins étaient disposés de façon que de quel côté que vint l'ennemi nous pouvions nous porter à sa rencontre. Le prince d'Anhalt qui avait plus de troupes qu'il n’en fallait pour couvrir la Haute-Silésie, y retint dix-huit bataillons et soixante escadrons, et il détacha le général Derschau avec huit bataillons et
35trente escadrons pour me joindre. Ce renfort était encore à quelques marches de mon armée, lorsque je fus informé que le prince de Lorraine
Frédéric Il., hist, de mon temps. ip
quittait la Moravie, et marchaït par Teutsch-Brod et Zwittau pour entrer en Bohême. Le maréchal de Koenigsegg, qui commandait cette armée à latere, avait dit qu'il fallait tirer droit sur Prague, et combattre les Prussiens chemin faisant : il était mal informé du nombre de mes troupes et, supposant qu'il ne trouverait que quinze mille ennemis, il ne crut rien 5 hasarder, en attaquant avec la supériorité qu'il avait un corps aussi faible que celui-là. On a trouvé à redire que ce maréchal qui faisait la guerre dans le propre pays de la reine, où il avait la noblesse, les baiïllifs, et la bourgoisie à ses ordres, n'eut pas des nouvelles certaines de ce qui se
passait dans nos quartiers: mais nous connaissions les gens auxquels 10 :
nous avions à faire, et le mouvement des troupes était si compliqué et si varié par des marches et des contre-marches qu'il était impossible d’en deviner la connexion ni le but. C’est ainsi que la conduite des généraux est sans cesse exposée à la critique du public, on les juge sans les entendre, des ordres secrets, des manques de subsistance, de fausses 15 nouvelles, de mauvaises manœuvres de leurs subalternes retiennent. le libre essort de leur génie et leur capacité naturelle est offusquée par des fautes qui leur sont étrangères.
A l'approche des Autrichiens j'avais deux partis à prendre, dont l’un était de mettre l'Elbe devant moi ce qui aurait produit une guerre défen- 20 sive, l’autre de marcher audacieusement à la rencontre de l'ennemi pour le combattre ; je choisis ce dernier parti comme le plus glorieux et Le plus utile. J'ai déjà dit que les négociations demandaient un coup décisif, d’ailleurs on perd plus de monde, lorsque l’armée est sans cesse harcelée par les ennemis, que lorsqu’ une bataille fixe la fortune et met ensuite 25 l'ennemi avec toutes les troupes, qu’il pouvait employer, à la chicane et à la petite guerre. ue
Mon armée s’assembla le 13 de mai auprès de Chrudim, qui en était le centre, Les trois colonnes arrivèrent en même temps dans le camp dont la droite était appuyée à Trzenitz, et la gauche au petit ruisseau de la 30 Chrudimka. Le 14, mes espions, les hussards et des déserteurs de l'ennemi m'apprirent que le prince de Lorraine devait camper le même jour à Setsch et Boganow, où il voulait séjourner le 15. Je fus averti d’un autre côté qu’un détachement autrichien avait occupé Czaslau ; qu'un
autre corps marchait à Kuttenberg, et que des hussards ennemis s'étaient 35
emparés du pont de Kolin. Cela me fit juger que leur dessein était d'enlever mon magasin de Nimbourg, et de marcher ensuite sur Prague, le poste de Pardubitz étant hors d’insulte. Je résolus de prendre le 15 l'avant-garde, de me faire suivre par toute l’armée, pour gagner Kuttenberg avant les Autrichiens : il était nécessaire de presser cette marche 40
120. pour que j'eusse le temps d’arranger la boulangerie de l’armée à Podie-