Chapitre VI
occuper son poste, elle était obligée de défiler en partie par le village de Chotusitz, et en partie par quelques ponts pour s’y rendre. Lorsque les régiments de Prusse, de Waldow et de Bredow passèrent ces ponts, ils trouvèrent déjà le comte Batthiani tout formé vis-à-vis d'eux. Ils le ren- 5versèrent, culbutèrent de même sa seconde ligne, hachèrent en pièces les régiments de Palffy et de Vettes-infanterie qui étaient en troisième ligne, et ayant été emportés trop loin par leur ardeur, ils se firent jour par la seconde et par la première ligne de l'infanterie autrichienne, et vinrent ainsi se reformer sur notre droite. 10 La seconde ligne de l'aile gauche de la cavalerie fut attaquée par la réserve des Autrichiens dans le temps qu’elle sortait de l’autre côté du village. Les régiments de cette seconde ligne furent battus et fort mal traités, de sorte qu’en même temps, nos cuirassiers de la première ligne étaient victorieux, et les dragons de la seconde vaincus. Les Autrichiens 15 poussérent leurs avantages, et attaquèrent de tous côtés le régiment de Léopold, qui était absolument en l'air. Ce régiment fut contraint de reculer: ils entrèrent alors par la réserve dans le village de Chotusitz, et y mirent le feu. Le régiment de Schwerin, qui s’en aperçut à temps, changea sa position, se mit en flanc de notre infanterie, faisant face au 20 village; la violence de l'incendie suspendit le combat, les flammes formaient une barrière impénétrable aux deux armées. Je saisis ce moment pour porter avec promptitude ma droite sur le flanc gauche de l'infanterie autrichienne. Les ennemis se rejetèrent sur leur droite, et là, se trouvant acculés à la Dobrawa, ils craignirent d'être pris dans un terrain où 25ils n'auraient pas pu combattre, ce qui rendit leur confusion générale. Alors toute cette armée s'enfuit à vau-de-route, toute la campagne était couverte de fuyards; nous les poursuivîmes près d’une demi-mille, le général de Buddenbrock les pressa encore plus vivement dans leur déroute, et les talonna avec quarante escadrons et dix bataillons jusqu à 30 une mille du champ de bataille.
Nos trophées consistérent en dix-huit canons, deux drapeaux et douze cents prisonniers, faits sur les ennemis. Ils y perdirent nombre d'officiers, et si l'on veut compter la grande désertion qui se mit dans leurs troupes, je crois que c’est taxer modestement leur perte, en ne la
35 faisant monter qu'à sept mille hommes. On aurait sans doute pris de leurs étendards, s'ils n'avaient eu la précaution de les laisser en arrière sous la garde de trois cents cavaliers: nous en perdîmes onze, à cause que les chevaux des guidons furent tués : la cavalerie autrichienne tire à cheval, ce qui fait qu’elle est battue, et que les batailles sont toujours
40 meurtrières pour les chevaux de leurs ennemis. Neuf cents cavaliers et sept cents fantassins furent tués de notre côté, le nombre des blessés mon-
tait à deux mille. Les généraux de Werdeck, et de Wedell et les colonels de Maltzahn, de Bismarck, de Kortzfleisch et de Pritz perdirent la vie dans cette bataille où les troupes firent des prodiges de valeur.
Toute cette action ne dura que trois heures. Celle de Mollwitz était plus dangereuse et plus importante par ses suites; quand même celle-ci 5 aurait été perdue, l’état n’en aurait pas souffert; mais elle fut utile en ce qu’elle nous procura la paix.
Les généraux des deux partis firent de fautes dans cette bataille. Il est utile de les étudier pour sa propre correction. Le maréchal de Künigsegg forme le projet de surprendre les Prussiens: voyons sl10 prend le bon chemin. Pour l’exécuter il arrive de nuit auprès de Czaslau, qu'il avait occupé; ses hussards escarmouchent toute cette nuit avec nos grand’s gardes, qu'ils tenaient alertes, au lieu de les endormir pour leur cacher son dessein. Le 17, Künigsegg attend jusqu’ à huit heures pour engager le combat qu'il aurait dû commencer à la pointe du jour, il15 n'aurait eu affaire qu'au prince Léopold, au lieu que j’eus le temps de le joindre: cest faire avorter ses projets que d'en différer l'exécution. Voyons les fautes qu'il fit dans la bataille même: il s'empare du village de Chotusitz, il aurait dû s’en servir pour tourner entièrement notre flanc gauche, ce qui l'aurait peut-être rendu victorieux ; il met alors en œuvre, 20 ce que nous aurions dû faire, il fait mettre le feu au village qu'il occupe, et qui lui donnait un si grand avantage, et met fin au combat par cet incendie qui protège le flanc de mon armée ; toute son attention, occupée à sa droite, néglige sa gauche, elle est débordée, et il me laisse le temps de la mener battant jusqu’au ruisseau qui l'empêche de reculer d’avan-25 tage. Aïnsi dans le moment qu'il tient la victoire, il la laisse échapper, et réduit lui-même au point de mettre bas les armes, il est obligé de prendre fuite avec son armée pour éviter un plus grand affront. Tout ce qui se trouve à redire à la disposition de mes troupes, le jour de cette bataille ne saurait m'être imputé, car en marchant à tire-d'aile, je ne pus 30 arriver qu'au moment que les armées en venaient aux mains. Le prince Léopold aurait dû, ce me semble, sortir de la sécurité où il était, vu l’escarmouche des ennemis qui dura toute la nuit; il n'avait pas pris avec assez de choix le terrain sur lequel il voulut combattre. Pour que sa disposition eût été bonne, il aurait fallu jeter quelque infanterie dans le 35 pare de Sbislau, appuyer l'aile gauche de la cavalerie à ce parce, et mettre le village de Chotusitz derrière l'aile gauche de l'infanterie, en conservant le reste de l’ordre de bataille, selon qu'il était le jour de cette action. En faisant les changements que je vins d'indiquer, la cavalerie de la gauche laissait derrière elle le ruisseau qu’elle eut à passer en présence de 40 l'ennemi, et elle se trouvait dans un terrain uni, propre pour le combat;