Chapitre Ier
modestement de celui de médiateur, et cela afin de stipuler les plus grands avantages du commerce en faveur de France.
Le Portugal ne figurait point en Europe : Don Juan n’était connu que
par la passion bizarre qu'il avait pour les cérémonies religieuses. Il avait
5 obtenu un bref du pape pour avoir un patriarche, et un autre bref pour
qu'il pât dire la messe, à la consécration près qu’un prêtre faisait pour
lui. Ses plaisirs étaient des fonctions sacerdotales, ses bâtiments, des couvents et ses maîtresses, des religieuses.
De toutes les nations l’anglaise était la plus florissante. Son com-
10 merce s’étendait par tout le monde, ses richesses étaient immenses, ses ressources inépuisables, et cependant elle ne tenait point le rang parmi les puissances qui paraissait lui convenir. Souvent le calme de la mer précède les orages, les nations ont des retours périodiques de fureur et de tranquillité. Le ministère anglais était alors pacifique.
15 George II, électeur de Hanovre, gouvernaiït alors l'Angleterre. Il avait des vertus, son génie était étendu, mais il le bornaït par ses passions, plus têtu que ferme, plus intéressé que citoyen, capable de travail, mais incapable de patience, violent dans ses emportements et brave de sa personne; se gouvernant dans les grandes affaires par de petits inté-
20 rêts; conduisant la nation anglaise par la politique de l'électorat de Hanovre, et en un mot il était trop peu maître de lui-même pour être souverain d’un peuple libre, né pour être électeur, il n'avait pas pu atteindre aux vertus de la royauté.
Robert Walpole, premier ministre et confident de ce prince, avait
25 étudié et approfondi son caractère, il se rendait agréable et soutenait son crédit auprès de George par les sommes qu'il lui faisait gagner sur les dépenses de l'état. Ce ministre connaissait et savait manier avec art l'esprit de sa nation, possédant un talent supérieur pour apprivoiser l'indocilité des Anglais, pour faire réussir l'élection des membres du parle-
30 ment qu'il avait choisis, pour corrompre à propos, et enfin pour acheter la supériorité de voix dont il avait besoin dans la chambre des communes, autrement appelée la chambre basse. — Walpole était aussi faible dans les affaires générales qu'il était fort dans le gouvernement intérieur de son pays. Il n'avait pas les idées les plus communes de notre continent,
35 il se reposait de cette partie de la politique sur les lumières de son frère Horace, homme d'une vivacité fougueuse qui n'avait aucune clarté dans les idées ni aucune netteté dans l'esprit De ce défaut venait la circonspection que ce ministre apporta dans les affaires étrangères et qui l’a fait calomnier à faux, comme s’il eût été susceptible de corruption.
Le roi et son ministre venaient d'échouer dans une affaire qui pensa causer un soulèvement. et qui ayant heurté les libertés de la nation anglaise avait semé dans le peuple un germe de mécontentement contre le gouvernement. C'était l'introduction de l’accise (l'année 1727) que le roi désirait ardemment d'introduire en Angleterre. S'il y avait réussi les 5 Anglais passaient sous une domination despotique ainsi que la France, l'Espagne et les autres royaumes. Mais la nation commença à se cabrer et regimber contre le frein qu'on voulait lui imposer. Walpole fut attaqué au sortir du parlement, il portait un manteau qu'on saisit, il l’'abandonna et se sauva à l’aide d'un capitaine des gardes, que le hasard conduisit 10 dans ce tumulte pour son bonheur. Le roi apprit par le mauvais succès qu'eut cette dangereuse épreuve de son autorité, combien il en devait éviter l'abus. L'affaire des accises tomba, et il devint prudent pour raffermir son trône ébranlé.
La guerre d'Espagne se fit malgré la cour: quelques marchands de la 15 cité apportèrent devant la chambre basse des oreilles de contrebandiers anglais que les Espagnols avaient coupées, et ces oreilles firent sur l’es-. prit de cette nation, jalouse de sa liberté, autant d'effet que la robe sanglante de César en avait faite sur le peuple romain. Ces esprits émus demandèrent vengeance, on résolut tumultuairement la guerre, et le mi-20 nistre se vit forcé d'y consentir. La cour n’en tira d'autre avantage que l'éloignement de l'amiral Haddok dont l'éloquence redoutable tenait à la faction qui frondait le ministère, et qui, commandant la flotte destinée à l'expédition des Indes, ne pouvait plus influer dans la délibération de la chambre des communes. ; 25
Cet état entretenait alors quatre-vingt vaisseaux de guerre des quatre premiers rangs, et cinquante vaisseaux d’un ordre inférieur. La situation de ces insulaires les rend formidables sur les mers, il semble que ce soit leur empire. Les forces terrestres des trois royaumes ne passaient pas le nombre de vingt-deux mille hommes, ils donnaient d’ail- 30 leurs des subsides au Danemark pour l'entretien de six mille hommes, et au landgrave de Hesse pour un pareil nombre: ce qui, joint à vingtdeux mille Hanovriens, pouvait former une armée considérable sur terre.
L'amiral Wager et l'amiral Ogle passaient pour les meilleurs officiers de leur marine, le duc d'Argyle et mylord Stair étaient les seuls qui euss- 35 ent des prétentions au commandement des armées terrestres, ils avaient servi en Flandre sous mylord Marlborough; mais ils avaient vieilli depuis dans une longue paix, et ils n'avaient jamais servi comme chefs.
Le sieur Lyttelton avait la réputation d'être l'orateur le plus véhément de ce royaume, mylord Hervey l'homme le plus instruit, mylord 40