Chapitre VII
après avoir pris Pilsen, marcha droit à Prague, il fit canonner le camp que Broglie avait pris auprès de Bubenetsch dont l'assiette était si désavantageuse que l'armée française fut obligée de l’abandonner, et de se réfugier dans la ville de Prague. Ce fut alors que les Autrichiens com- 5 mencérent le siége de cette grande ville. Les troupes allemandes firent l'investiture du Petit-Côté, les Hongrois, les Croates et les troupes irrégulières l’enfermèrent depuis le Hradschin jusqu'à la Porte-Neuve, en établissant la communication avec les Allemands par des ponts sur la haute et la basse Moldau. On compte parmi les événements les plus mé-
410 morables de ce siége la grande sortie que firent les Français, dans laquelle ils tuèrent près de trois mille hommes, et enclouèrent tous les canons que les ennemis avaient en batteries. Les maréchaux de Broglie et de Belle-Isle rentrèrent triomphants dans Prague, conduisant huit cents prisonniers à leur suite.
15 Les Français se rendaient redoutables à leurs ennemis par la vigueur et la magnanimité de leur défense; mais dans l’intérieur e’était la misère la plus déplorable où ils étaient plongés, tant par la mésintelligence de leurs chefs, que par une disette affreuse de vivres qui leur présageait toutes les horreurs où une famine excessive réduit les hommes. Les
20 chevaux de la cavalerie suppléèrent à la viande de boucherie, dont à peine on: servait à la table des généraux. Lorsque l'espérance allait abandonner les Français, et qu'ils ne voyaient devant eux que la mort ou la servitude, le secours de Maïllebois arriva tout à propos pour les délivrer.
Si Maïllebois eût eu carte blanche, le destin de la Bohême aurait pu
25 changer encore; mais que sert l’occasion à la guerre lorsqu'il est interdit de la saisir? On sentait à Vienne le coup que le cardinal pouvait porter à la maison d'Autriche, et, ne pouvant le parer par la force, on y suppléa par la ruse. Ulefeld, qui connaissait le caractère du cardinal, l'amusa par des négociations pour donner le temps à Khevenhüller, qui était en Ba-
3ovière, de joindre le prince de Lorraine. Les Français se laissérent si bien amuser que les Autrichiens gagnérent une marche sur Maïllebois, et le réduirent au choix du combat ou de la retraite. Le public blâäma beaucoup ce maréchal de n’en être pas venu aux mains avec les ennemis : je sais certainement qu'il avait des ordres positifs de la cour de ne rien
35risquer. Maillebois obéit, et ne pouvant pénétrer à Prague sans engager une action générale, il retourna sur ses pas, et revint à Éger. Cette diversion, quoique incomplète, produisit pourtant des bons effets. Les Français de Prague, débarrassés de l’armée autrichienne, purent respirer, et ils amassérent des environs par différents détachements qu'il envo- 40 yèrent des provisions considérables de toute espèce.
Maillebois devenu inutile en Bohême où il n'avait presque aucun
Ve Histoire de mon temps.
pied marcha par Ratisbonne à Straubing où il joignit Seckendorff, qui commandait l’armée que l’empereur avait en Bavière. Si l’armée française eût pu contenir plus longtemps le prince de Lorraine en Bohême, Seckendortf aurait eu le temps de reprendre Passau, Straubing, et toutes les villes de la Bavière qui tenaient encore pour les Autrichiens. Le prince 5 de Lorraine suivit l’armée de Maïllebois en Bavière. Il fit des tentatives inutiles sur Braunau qu’ occupaient les impériaux, et les deux armées fatiguées par les travaux pénibles et durs de cette campagne, prirent des quartiers d'hiver.
Les affaires de la maison d'Autriche en Italie n'étaient pas moins 10 hasardées qu’en Allemagne. Les Espagnols, sous la conduite du duc de Montemar, avaient pénétré jusque dans le Ferrarois. Le comte Traun les obligea de se retirer, mais la reine d'Espagne, qui ne voulait pas que ses généraux mollissent, ordonna au comte de Gages de relever Montemar. 15
Cette année pouvait s'appeler celle des diversions: jamais on n’en vit tant. L’invasion de Khevenhüller en Bavière, mon expédition en Moravie, l’armée des alliés qui s’assemblait en Flandre, la marche que Maillebois fit en Bohême, la flotte anglaise de l'amiral Matthews qui menaçait de bombarder Naples, si le roi ne retirait les troupes qu’il avait 20 en Lombardie, et le passage de Don Philippe dans la Savoie pour obliger le roi de Sardaigne de séparer ses Piémontois de l’armée autrichienne qui était sur le Panaro, tout cela étaient des diversions. A les bien considérer, il n’y en eut aucune qui répondit à l'attente de leurs auteurs. Don Philippe prit à la vérité la Savoie, mais il ne la conserva pas alors, 25 et Prague fut resserrée de nouveau par les troupes légères de la reine d'Hongrie.
A Pétersbourg le gouvernement de la nouvelle impératrice s’affermissait. L’ambassadeur de France qui travaillait à la paix de la Suède se laissa amuser par les ministres moscovites; le comte de Lewenhaupt 30 qui commandait les Suédois ne profita point des avantages qu'il aurait pu prendre au commencement de la campagne sur les Russes, et l’espérance de la paix endormit sa vigilance et suspendit ses opérations. Les Russes mirent ce temps à profit, et renforcèrent leur armée; alors Lacy n'eut qu'à marcher en avant, les Suédois plièrent partout, des postes in- 35 attaquables n'étaient plus des lieux de sûreté pour eux, et le nom russe qu'ils proféraient avec mépris du temps de Charles XIT leur devint alors un objet de terreur. Ils fuirent ainsi de poste en poste, jusqu'à ce qu’ enfin, resserrés à Friedrichshamn par les Russes, qui leur coupèrent l'unique retraite qui leur restait, ils furent obligés de mettre les armes 40
139. bas, et reçurent. une capitulation flétrissante qui imprima une tache à