‹ Histoire de mon tempsChapitre 64 sur 149 · Chapitre VII · texte numérisé non relu

Chapitre VII

toute leur nation: vingt mille Suédois passérent sous le joug de vingtsept mille Russes. Lacy désarma et renvoya les Suédois nationaux, et il prit le serment des Finnois. Quel exemple pour les nations de la terre! La Suède qui était regardée comme la patrie de la valeur sous Charles

5 XII, devint comme république un exemple de lâcheté; ce même sein produisit dans un temps des héros, et dans un autre des hommes privés de courage et de fermeté. Aïnsi tout se précipite vers sa chute : les états, les royaumes, les monarchies ont leurs périodes où tout concourt à leur élevation, où tout leur prospère, et ils s’'abaissent de même. C’est le propre

10 de toutes les choses humaïnes de confondre, lorsqu'on les examine, la vanité et l'ambition.

La mort de Charles XII est l’époque de l'abaissement de la Suède, elle était gouvernée par un chef, elle le fut en suite par des diètes tumultueuses. Toute monarchie qui dégénère en république doit s’affaiblir :

15 car le militaire qui est le soutien de la souveraineté, devient un sujet de crainte pour des esprits amoureux de leur liberté; les rois protègent le métier des armes, les républicains l’oppriment. Dans un état despotique les projets et les résolutions partent d’une seule tête, dans l’aristocratie il faut unir des cabales et des factions opposées pour le choix d’un parti

20 à prendre, et pour la plupart du temps les inimitiés personelles étouffent l'amour du bien public. Dans les monarchies il n’y à qu'un seul homme à enrichir, dans les républiques tout le monde veut avoir part aux vexations et aux rapines; ainsi il n’y à guère d'argent chez ces dernières, de mauvaises troupes, aucun secret dans les affaires, et dans les résolutions

25une difficulté infinie. — Aïnsi les Suédois oublièrent qu'ils avaient changé d'état, lorsqu’ un ancien esprit de conquête les réveilla, et les poussa à la guerre qu'ils entreprirent contre la Russie. La constitution présente de leur état demandait qu’ils restassent en paix: c'est le seul parti qui reste aux républiques, lorsqu’ elles ont intention de conserver 30 leur forme de gouvernement.

Les Moscovites se prévalurent de la supériorité qu'ils avaient gagnée sur les Suédois; ils obligèrent ces derniers d’élire le jeune duc de Holstein, neveu de l’impératrice, successeur à leur trône. Deux sénateurs suédois vinrent à Pétersbourg, et offrirent leur couronne à ce prince:

35 cette même nation qui avait renvoyé les prisonniers suédois comme indignes d’être gardés, pour comble d’opprobre obligea le prince de Holstein, devenu grand-duc de Russie, de renvoyer ces sénateurs suédois en refusant leurs offres. Rien de plus humiliant qu un mépris aussi marqué. Le marquis de Botta, ambassadeur de la reine d'Hongrie à

40 Pétersbourg, fit un compliment spirituel au grand-duc à ce sujet. »Je

Frédéric IL, hist. de mon temps. 18

voudrais, lui dit-il, que la reine, ma maîtresse, eût autant de facilité à conserver ses royaumes qu'en à Votre Altesse Royale pour en acquérir.c Après le refus du grand-duc la Suède fut divisée par trois partis ; les prêtres et les paysans, qui ont voix aux diètes, portaient le prince royal de Danemark; les sénateurs contraires aux Russes donnaient leurs 5 suffrages au prince de Deux-Ponts, cette faction était soutenue par la France: l'impératrice de Russie se déclara pour l’évêque d'Eutin, oncle du grand-duc de Russie, et son influence l’emporta. Cependant toutes ces cabales, fomentées par ces puissances différentes, tinrent encore cette élection en suspens jusqu'à l’année 1743. 10

Depuis la paix de Breslau, je travaillais avec succès au rétablissement de l’armée, la Silésie était sous la garde de trente-cinq mille hommes, et tous les princes de l’Europe recherchaient mon alliance ou mes secours : Les Anglais tentaient en vain de m'associer à leurs projets, et de me faire épouser leur cause dans la guerre qu'ils allaient entreprendre; les Fran- 15 cais me pressaient de prendre des mesures incompatibles avec la neutralité que j'observais; l’empereur sollicitait ma médiation, l'Espagne demandait mon assistance pour la guerre d'Italie; tous ensemble se mécomptérent, et je pouvais d'autant moins me départir de la neutralité que j'avais entrepris des arrangements de finance, la fortification de cinq 20 places et une augmentation de dix-huit mille hommes, toutes choses qui demandent du temps pour leur exécution, et plus encore pour être consolidées: et, me voyant recherché dans la situation où j'étais, J'eus lieu de croire que je le serais encore davantage, après avoir mis la dernière main à mes arrangements. Une considération plus forte encore c'était 25 que plus la guerre tirait en longueur, et plus la maison d'Autriche s’épuisait, et la Prusse pouvait se regarder comme un corps qui croit et qui gagne des forces à côté d'autres qui en perdent et qui tombent en caducité.

Il ÿ avait à craindre d’un autre côté que les Français ne fussent chassés d'Allemagne, qu'on n’opprimât l'empereur, et que la reine d'Hongrie, en 30 augmentant sa puissance par ses conquêtes, ne fit rentrer la couronne impériale dans sa maison, en obligeant l'empire d’élire par un choix forcé le grand-duc de Toscane comme roi des Romains. Quoique les voies de fait me fussent interdites par la paix de Breslau, j'avais encore des armes non moins puissantes à ma disposition, et je résolus de me servir des 35 déguisements, des intrigues et des négociations pour soutenir l'empereur au plus grand détriment de la reine d’Hongrie.

L'occasion se présenta bientôt de mettre ces armes en usage, le roi d'Angleterre était intentionné d'envoyer au secours de la reine d'Hongrie au centre de l'Allemagne cette armée qu’il avait assemblée dans les Pays- 40 Bas, mes représentations suspendirent cette marche pour lors: elle aurait

Page 1