‹ Histoire de mon tempsChapitre 65 sur 149 · Chapitre VIL · texte numérisé non relu

Chapitre VIL

perdu à coup sûr les affaires de l’empereur; ear la France qui n’était point préparée à une guerre générale m’aurait pas eu les moyens alors de parer les coups qu'on pouvait lui porter. Ce danger pressant m'obligea de menacer le roi d'Angleterre que j'entrerais dans son électorat, s’il fai- - 5 sait une démarche aussi contraire aux lois de l'empire, que de faire passer le Rhin à des troupes étrangères, sans en avoir reçu le consentement du corps germanique. Mes insinuations en Hollande firent que cette république différa de joindre ses troupes à celle des alliés de la reine d’'Hongrie: ainsi les Français eurent le temps de se reconnaître, et de 10 pourvoir de bonne heure aux moyens de leur défense.

Je ne réussis pas de même dans les projets que je formais pour le bien de l’empereur. Ce prince n'avait que le roi de France pour allié, et quoiqu’on eût lieu de penser que les Français s'évertueraient à soutenir la Bavière de toutes leurs forces, parce qu'ils attireraient infailliblement

15 la guerre dans leur pays, s'ils abandonnaïient cet électorat, et qu’il n'était pas de leur intérêt de laisser opprimer un empereur qu'ils avaient donné à l'Allemagne, — cependant la conduite faible et molle des généraux français avait fait évanouir la confiance que le publie avait en eux. J'avais imaginé de suppléer à leur défaut, en associant les cercles de l'empire

20 pour qu'ils formassent une armée de neutralité qui dans le fond aurait soutenu l’empereur contre la maïson d'Autriche; cette association des cercles m'aurait fourni un prétexte pour y joindre mes troupes, et sous la forme du contingent que tout prince d'Allemagne est obligé de fournir, J'aurais assemblé une armée capable de renverser tous les desseins d’am-

25 bition que la reine d’Hongrie avait formés. Les princes d'Allemagne avaient une crainte servile pour la cour de Vienne, ils étaient peu soucieux des affaires de l'Europe, désunis et divisés entre eux; outre cela ils demandaient de l'argent, et la France n’en voulut point fournir. Les Anglais en répandirent alors fort à propos: Vienne menaça, les princes

30 tremblèrent, et l'empire ne prit aucune résolution digne de lui. C’est le défaut ordinaire des grandes compagnies d’étaler des sentiments sublimes, et d’être pleines de faiblesse, d’avoir toujours ces grands mots à la bouche de liberté et d'amour de la patrie, et d’être dévorées d'intérêt, de connaître tous les maux de l’état, et de ne porter remède à aucun. La

35 France a connu dans la suite qu'elle avait fait une faute capitale, en laissant tomber ce projet qui lui aurait donné une supériorité entière sur ses ennemis; de toutes les économies la plus mauvaise pour un prince, c’est de ne pas dépenser son argent à propos.

Aïnsi finit l’année 1742 dont les grands événements ne faisaient que sole prélude d'une guerre plus acharnée et plus sanglante, qui la suivit. De toutes les puissances qui criaient alors après la paix aucune la désirait & 18*

sincèrement; le roi d'Angleterre se persuadait qu’il suffirait d’une campagne pour abattre la France: la timidité du cardinal de Fleury avait donné un air de faiblesse à ce royaume qui abusa ses ennemis dans la suite. La reine d'Hongrie couvrait son ambition secrète du voile d’une défense légitime, alors elle ne faisait la guerre que pour recouvrer ses 5 états; nous verrons dans la suite comme par son adresse de partie belligérante elle devint auxiliaire de ses alliés.

Dans ce bouleversement général la Prusse était presque seule tranquille et heureuse, mais au lieu de s’amollir dans le repos, la paix devint pour elle une école perpétuelle de la guerre. Dans l’armée l’on formait 10 les jeunes soldats, dans les places frontières on amassait des magasins, autour des villes nouvellement conquises on élevait des ouvrages dignes des plus habiles ingénieurs, on fondait en quantité de nouvaux canons, on forgeait de nouvelles armes, la cavalerie acquérait de l’agilité et de la promptitude dans ses manœuvres, et en général toutes les parties du 15 militaire concouraient avec une même ardeur à l’affermissement et à la plus grande perfection de cette discipline qui rendit les Romains vainqueurs de tous les autres peuples de la terre.

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