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Chapitre VIIL

Evénements dé l'année 1743 et 1744 avant la dernière querre.

C'est, dit-on, une grande faute en politique de se fier à un ennemi œuvresTIT réconcilié: j'en conviens; mais c'en est une infiniment plus grande pour L 5 une puissance faible de vouloir lutter à la longue contre un ennemi qui à des ressources, et qui est supérieur par la nature de ses alliances et les vastes provinces qu'il possède. J'ai entendu des critiques amères sur ma conduite, lorsque les Autrichiens prirent la Bavière, chassèrent les Français de la Bohême, et puis de l'empire où ils se rendirent les plus

10 forts: ou il ne fallait point se mettre à la tête de cette ligue qui voulait écraser la nouvelle maison d'Autriche ou il ne fallait pas lui permettre de prendre le dessus dans des prospérités: ce dilemme est spécieux, mais si vous considérez que je venais de réunir à ma maison une grande province qui était ouverte, et où il était nécessaire d'élever de bonnes

15 barrières par des places bien fortifiées, qu'il fallait recompléter l’armée, et l'augmenter de vingt mille hommes, multiplier au double l'artillerie, arranger les finances, former de nouvelles liaisons et des alliances, vous verrez que cet ouvrage demandait le calme de la paix; et d'ailleurs le germe de la guerre était si fort, les haines si vives, les intérêts Si oppo-

20 sés, les fortunes si diverses que la paix générale paraissait assez éloignée 2. pour qu’elle n’altérât point mes arrangements, et que, me réglant sur les événements, je conservais la liberté dans ma situation de mettre mon orain dans la balance de l'Europe, lorsque la nécessité semblerait l'exiger ; surseoir ainsi ses résolutions, c'était en différer les effets, et cette con-

25 duite qui dans le fond était prudente était d'autant plus salutaire qu’on ne se répent jamais d'éviter la guerre, et que ceux qui la cherchent en ont souvent de remords pour la vie.

Cette année fut done employée à des préparatifs de défense, et tandis que l'Europe s’épuisait dans le cours d’une guerre sanglante, la Prusse

30 acquérait tous les jours de nouvelles forces.

Au commencement de cette année mourut Hercule de Fleury, ancien évêque de Fréjus, cardinal de l'Église romaine, ci-devant gouverneur du roi de France, et depuis dix-sept années son premier ministre. Il s'était soutenu si longtemps dans ce poste où si peu de ministres vieillissent par l’art qu'il possédait d’enchaîner la confiance de son maître, et par cettes habileté qu’ ont les politiques d’écarter de leur chemin ceux dont le mérite ou la faveur leur donne de l'ombrage. Pendant son ministère, il ferma les plaies que la guerre de succession et le système de Law avaient faites à la France, son économie fut aussi utile à ce royaume que l’acquisition de la Lorraine lui fit glorieuse ; on l’accusa de négliger le mili- 10 taire et la marine, grandes fautes sans doute, mais l'esprit de l’homme est bien borné pour remplir toutes les parties d’un gouvernement aussi vaste et aussi étendu que celui de la France. Son esprit succomba ainsi que son corps sous le fardeau des années, dont les dernières de sa vie portèrent des caractères de faiblesse et de timidité inséparables de l’âge 15 avancé et caduec, auquel Fleury était parvenu. On dit trop de bien de lui pendant sa vie, on le blâma trop après sa mort. Ce n'était point. l'âme altière et ambitieuse de Richelieu, ce n’était point l'esprit artificieux et retors de Mazarin, mais c'était un homme tel qu’il le fallait à la France pour la guérir du mal que l'ambition et la folie des règnes passés lui 20 avaient fait; Richelieu et Mazarin étaient des lions qui déchiraïent les brebis: Fleury était un pasteur sage qui conservait son troupeau. Louis XV voulut élever un monument à la mémoire de son ministre, mais aussi ne fut-il pas exécuté, preuve certaine que le temps affaiblit les traits de la reconnaissance trop promptement chez les rois, et que la vertu qui 25 n’est plus est bientôt oubliée. Voltaire, qui n’aimait point ce cardinal, dit de lui:

Des deux Hercule que voilà Veux-tu savoir la différence?

L'un fila, — l’autre radota. 30

Chauvelin, que le cardinal avait fait exiler, parce qu'il avait voulu le supplanter, Chauvelin, dis-je, se flatta que la mort du cardinal lui laisserait la carrière libre, il écrivit au roi de France une lettre qui faisait la critique de l'administration du défunt premier ministre, et dans laquelle il étalait tous les talents qu'il croyait avoir pour réparer ses fautes. Cette 35 lettre, au lieu de le placer au conseil comme il s'attendait, lui valut un exil plus éloigné de la cour que Bourges. Voilà comme les hommes d'un génie vif et impétueux commettent des fautes auxquelles la prudence n'expose point ceux qui sont nés avec beaucoup de flegme.

Louis XV m’écrivit une lettre singulière à l'occasion de la mort du 40 cardinal de Fleury. Je la rapporte mot pour mot: *

NT

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