‹ Histoire de mon tempsChapitre 67 sur 149 · Chapitre VIII · texte numérisé non relu

Chapitre VIII

»Monsieur mon frère, Après la perte que je viens de faire du cardinal de Fleury, en qui j'avais mis toute ma confiance dans l'administration de mes affaires, et dont je ne puis assez regretter la sagesse et les lumières. je ne veux pas différer de renouveller moi-même à Votre Majesté les

5 assurances qu'il vous a données en mon nom, et que je l'ai souvent chargé de vous réitérer, de l'amitié parfaite que j'ai pour la personne de Votre Majesté, et du désir sincère que j’ai toujours eu de pouvoir concerter avec elle sur tout ce qui peut être de nos intérêts communs. Je ne puis douter que Votre Majesté ne réponde de sa part comme je puis le désirer,

10 et elle peut compter qu’elle trouvera en moi dans toutes les occasions la même disposition de contribuer à sa gloire et à son avantage et à lui marquer que je suis etc.« —

À cette lettre était jointe une notification au département des affaires étrangères que le roi, ayant résolu de gouverner désormais par lui-même,

15 voulait qu'on s’adressât directement à lui. Un fils qui aurait succédé à son père n'en aurait pas, je crois, notifié la nouvelle en termes beaucoup différents de ceux-là. Le cardinal avait été le maître et Louis XV son pupille. Cependant on avait porté à la cour de France le deuil de Mazarin, et Fleury fut oublié avant qu'on eût prononcé son oraison funèbre.

20 Quelque faibles que fussent les dernières années de l'administration du premier ministre, on se ressentit pourtant de sa perte, à cause que cet homme, tout cadue qu'il était, empoignait toutes les rênes du gouvernement, et suivait une route qui était uniforme : et qu'après sa mort son autorité se trouva partagée entre quatre chefs qui, étant indépendants par la

25 faiblesse de leur maître, menaient l’état comme quatre chevaux attelés de front, et dont chacun veut suivre un chemin différent, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi. Ces quatre départements étaient partagés entre Amelot qui avait les affaires étrangères, Maurepas la marine. d’Angervilliers la guerre et Orry les finances, tous quatre devaient travailler avec

30 le roi. Ces quatre ministres étaient comme des écoliers qui, échappés

de la vérule de leur précepteur, craignaient sur toute chose le risque de perdre leur liberté, et qui, goûtant les charmes de leur indépendance se liaient ensemble pour s'opposer au progrès de quelque génie supérieur qui, gagnant le roi, les aurait subjugués.

35 Le roi qui voulut essayer ses forces travailla huit jours de suite avec ses ministres; soit qu'il se degoûta de ce travail ou qu'on lui rendit l'ouvrage trop difficile, il trouva à propos de faire tenir un conseil avant que de lui parler d'affaire, afin que les matières lui fussent présentées toutes digérées, ou pour mieux dire qu'on lui fit part de résolutions de

40 son conseil. Il résulta de cette espèce de gouvernement mixte des détails de département, des morceaux qui ne faisaient pas un tout ensemble,

C'étaient des ressorts d’une montre assez bien ouvragée, mais qui, n'étant ni appareillés ni ajustés à une même dimension, ne pouvaient jamais produire une pendule exacte. Amelot imitait la conduite prudente et le patelinage du cardinal de Fleury, comme une fille bossue et monstrueuse pourrait copier la danse lascive de La Salé ; le ministre de la guerre avait 5 été chancelier du due d'Orléans, et il n’apportait pour toutes lumières dans les affaires de la guerre que l'étude de Cujas et de Bartole; Orry ministre des finances avait été capitaine de dragons, il était avare des deniers du roi, son caractère était dur, mais les épargnes étaient toujours bien remplies: Maurepas faisait plutôt un homme de bonne compagnie 10 qu'un grand ministre, dans ses discours et dans ses projets la marine de la France devait rendre Louis XV le souverain des mers, mais dans l'éxecution c'était un homme trop léger, et qui, étant parvenu trop jeune

à son emploi ne l'avait fait que superficiellement. Outre ces quatre ministres il y avait deux conseillers d'état qui ne laissaient pas d’avoir de 15 l'influence dans les affaires, l'un c'était le maréchal de Noailles qui avait toutes les qualités d’un politique et aucunes d’un militaire, l'autre c'était, le cardinal Tencin, qui était devenu évêque malgré les dévots, et cardinal malgré Louis XV et Fleury. Ce dernier passe sans contradiction, pour avoir la supériorité de génie sur ses collègues, et c'est peut-être la raison 20 pour laquelle il fait le moins de chemin. Cette espèce d’aréopage gouverna la France après la mort du cardinal de Fleury, et comme tous les gouvernements monarchiques qui dégénèrent en républiques s’affaiblissent, il ne doit pas paraître étonnant que la France se ressente de la léthargie où elle languit depuis que les affaires, ainsi divisées, ne sont 25 pas dirigées par un seul chef, et qu’elle ne suit pas invariablement le même système.

Malgré la paix de Breslau que j'avais faite l’année 1742, la situation de la reine d'Hongrie était encore désagréable au commencement de cette année. Les Français tenaient encore Prague, et les Bavaroiïs joints à 30 l’armée de Maillebois étaient sur les frontières de la Haute-Autriche. Le maréchal de Belle-Isle était avec seize mille hommes de garnison dans Prague, n'ayant que pour un mois de vivres, et ce qui était étrange c'est que le prince de Lobkowitz l'y tenait bloqué avec quinze mille hommes. Les troupes françaises étaient presque toutes composées d'infanterie, et 35 les autrichiennes de cavalerie. Cette situation impatienta le ministère français; ces robins commandèrent au maréchal de Belle-Isle d’évacuer Prague, ce qu'il exécuta le 18 de décembre par un froid très vif et percant. Parses bonnes dispositions et par le secret qu'il observa, il gagna trois marches sur Lobkowitz, choisissant un chemin presque impraticable 40 pour gagner Éger, et par lequel jamais armée n’avait passé. Quatre

Page 1