‹ Histoire de mon tempsChapitre 68 sur 149 · Chapitre VII · texte numérisé non relu

Chapitre VII

mille hommes de cette armée délabrée périrent de misère par les marches

forcées, et par la rigueur de la saison; les restes de ces débris furent

partagés ; les régiments qui étaient le plus en état de servir se joignirent

en Bavière à l’armée de Maillebois, et ceux qui étaient les plus délabrés 5 retournèrent en Alsace pour se recruter.

Ainsi la Bohême fut conquise et perdue sans que les parties les plus interessées se fussent battues pour la subjuguer. Cet événement humiliant, qui aurait abattu l’esprit d’une nation entière, glis a légèrement sur l'esprit des Français, et la sortie des Français de Prague ne

10 produisit que des vaudevilles à Paris: on rejetait tout l’affront de cette manœuvre sur la personné du maréchal de Belle-Isle, ce qui semblait sauver l'honneur des armes françaises; je me ressouviens de ce couplet qui n’est pas indigne d’être rapporté :

Quand Belle-Isle partit une nuit

15 De Prague à petit bruit,

Il dit, voyant la lune :

Lumière de mes jours, Astre de ma fortune, Conduisez-moi toujours. —

20 En pareille occasion on aurait fait des jours de jeûne à Londres, des processions à Rome et des exécutions à Vienne, une épigramme consola les Français.

Cet événement était capable d’enfler étrangement le cœur des Autrichiens, cette nation vaine est ivre dans la fortune, et conserve l'esprit

25 de domination et de fierté au sein de l’adversité même. —

La manœuvre du maréchal de Belle - Isle eut le sort qu’ ont tous les événements dans le monde: ses partisans comparèrent sa retraite de Prague à celle des dix mille de Xénophon; ses ennemis trouvèrent qu'il était honteux à un général de fuir avec seize mille hommes d'infanterie

30 devant quinze mille cavaliers, de marcher furtivement la nuit par des chemins écartés, et qu'il aurait été plus glorieux de passer sur le ventre des ennemis, et de se frayer un chemin au bout de l'épée: il me semble que le maréchal de Belle-Isle pourrait répondre à ces censeurs qu’il ne pouvait point se fier à ses troupes, vu la peur panique qu'elles avaient

35 des Hongrois et sur tout des hussards, et que, lui et tout général qui commande une armée étant subordonné aux ordres d’un maître, la sortie de Prague avait été un acte d’obéissance et de ces commissions épineuses dont il faut se tirer tant bien que mal.

La fortune de la reine d'Hongrie semblait lui devenir plus riante par

4o toute l'étendue de l'Europe, son maréchal de Traun battit en Italie le marquis de Gages qui avait passé le Panaro pour l’attaquer dans un camp fort: les Espagnols repassèrent ce ruisseau avec perte. Cependant

on trouva à Vienne que Traun n’en avait pas fait assez, et que la victoire n'avait pas eu assez de suites. C'etait un sénat des Midas qui jugeait Apollon. Si ces sortes de critiques sont l’opprobre des pédants, elles n’en rendent pas moins amère la vie des gens de guerre dont une aussi noire calomnie obscurcit la réputation. — Les armées autrichiennes victorieuses 5 d'un côté dégageaient des provinces perdues, et en assuraient d’autres qui étaient menacées; mais ce n’en était pas assez pour soulager la reine du poids pesant qu’ elle avait à porter. Ses premières prospérités réveillèrent la bonne volonté de ses alliés; le roi d'Angleterre dont les intérêts étaient les plus liés avec ceux de cette princesse roulait déjà les plus 10 vastes projets dans sa tête. Il est besoin d'exposer par quels ressorts son âme était agitée, et sur quels principes se conduisait son ministre. —

La paix de Breslau à laquelle George avait beaucoup contribué était plutôt l'ouvrage de la haine qu'il portait à la France que de la bonne volonté qu'il avait pour moi. Pour opposer ses forces et celles de la reine 15 d'Hongrie à la puissance de Louis XV, il avait vu la nécessité de débarrasser cette princesse d’un ennemi victorieux qui portait ses conquêtes au centre de ses états; comme électeur de Hanovre ce prince était jaloux de mon agrandissement, mais cet électeur de Hanovre trouvait son intérêt à la guerre générale par laquelle l'Angleterre était à sa discrétion, 20 et contribuait sans murmurer à accumuler les trésors que ce prince amassait à Hanovre. George avait fait dans sa jeunesse quelques campagnes en Flandre, et il avait contracté une haïne d'habitude contre les Français comme contre les seuls ennemis qu'il eut combattus. De plus, il se sentait aiguillonné de la gloire de commander des armées, et de jouir de 25 cette sorte de réputation qui fait les héros; c'étaient tous ces motifs qui lui firent naître le dessein de secourir si puissamment la reine d'Hongrie.

Carteret, qui était devenu ministre malgré le roi, se proposa de flatter les passions de son maître et celles de la nation pour se conserver dans son nouvel emploi, il avait besoin de la guerre générale pour se 30 soutenir auprès de l’un et de l’autre, il n’est donc pas étonnant qu'il la voulut. Les Anglais dont le commerce était gêné, depuis qu'ils étaient en guerre avec l'Espagne, désiraient ardemment qu'elle fût décidée par de grands efforts. Cette nation était dans le fanatisme de la guerre, elle avait une ancienne haïne pour les Français, et elle était alors dans ces 35 accès de fureur passagers qui deviennent épidémiques dans tout un peuple, qui durent un temps, et qui s'évanouissent de même quelques fois lorsqu'on y est le moins préparé.

Ce qui contribuait le plus à animer les Anglais c’est qu'ils étaient dans l'opinion que les Français étaient épuisés par la guerre qu’ils avaient 40 faite avec la reine d'Hongrie, que leur armée était ruinée, que la période

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