Chapitre VIII
fatale de leur décadence était arrivée, et que cette monarchie était comme un Corps agonisant qui attend le coup de grâce.
Ces vues différentes du roi, de la nation et de son ministre donnèrent lieu au plan qu'ils formérent d'envoyer au cœur de l'Allemagne les
5troupes anglaises et hanovriennes qui étaient en quartiers en Brabant et en Flandre.
Ce projet, tout bon qu'il était pour le roi d'Angleterre, ne pouvait pas me convenir, parce que la maison d'Autriche gagnait par là en Allemagne une supériorité entière sur l'empereur, ce qui me faisait perdre en
10 partie l'influence que j'avais dans les affaires de l'empire, et qu’il y avait beaucoup à craindre que la reine d'Hongrie et le roi d'Angleterre, aveuglés par leurs succès, ne s’oubliassent au point de détrôner l’empereur; je crus qu'il ne serait pas impossible de suspendre ce projet par des représentations ; en me servant de tous les arguments que peut fournir à
15 un, prince allemand bon patriote l'amour et la liberté de sa patrie, je conjurais le roi d'Angleterre de ne point transporter sans des raisons très importantes le théâtre de la guerre en Allemagne, et d’altérer les lois fondamentales de l'empire par lesquelles il est défendu aux membres du corps germanique de faire entrer des troupes étrangères sur le territoire
20 de l'empire sous quelque prétexte que ce pût être sans le consentement de la diète.
Dans le fond mes affaires ne me permettaient pas alors d’opposer la force à la force, la chose en elle-même n’importait pas une rupture : j'avais indisposé la France, si je me brouillais encore avec les Anglais
25 je perdais les seuls alliés que j'avais, et j’entrais dans une guerre dont le sujet m'était étranger en quelques manières. Je me contentais done d'un mauvais accord par lequel le roi d'Angleterre s’engageait de ne rien entreprendre contre la dignité de l’empereur ni contre son patrimoine. Carteret, qui cachait sous le langage d’un honnête homme les vices d’un
30 fourbe, ne fit aucune difficulté de tout promettre, et les circonstances où je me trouvai m'obligeaient à feindre de tout croire. —
Outre cette négociation avec l'Angleterre j’en avais une autre avec la Russie qui m'importait bien autrement; c'était pour que l'impératrice garantit la Silésie et le traité de Breslau. Les Anglais et les Autrichiens
35 S y opposaient sous main: les deux frères Bestushew avaient été engagés dans les vues de l'Angleterre moyennant dix mille guinées, et ils me suscitèrent tant de difficultés que cette négociation s’accrocha continuellement. La reine d'Hongrie avait toujours des vues sur la Silésie malgré la cession qu’elle en avait faite, et les Anglais pensaient à m'isoler de
40 toutes les autres puissances pour que, ne trouvant de sûreté qu’ en leur alliance, je fusse d'autant plus dépendant de leur volonté. Ils ne pou-
vaient pas assez cacher leurs intentions, pour que je ne m'en aperçusse pas : était peu de le savoir, il fallait détruire leurs desseins.
La paix de Friedrichshamn fut ratifiée alors entre la Russie et la Suède; la perte d’une partie inculte de la Finlande que la Suède fit par ce traité fut le moindre mal qu’elle eut à souffrir; le despotisme que les 5 Russiens exercèrent à Stockholm mit le comble à l’opprobre que cette nation fière et libre essuya, un Russien était regardé dans ce temps à Stockholm comme l'eût été à Alexandrie un sénateur romain du temps de César.
Quand une nation est malheureuse, elle ne manque pas d’ennemis; 10 les Danois qui haïssent aussi cordialement les Suédois que les Anglais haïssent les Français voulurent profiter des calamités de la Suède. Le trône de ce royaume électif devenait vacant après la mort du roi de Suède. Une diète générale des états était assemblée, qui venait de mettre le sceau à la paix, conelue avec la Russie, et qui devait de plus pourvoir 15 à l'élection d'un successeur. Le roi de Danemark pensait à réunir ces deux couronnes du Nord sur la tête de son fils, le prince royal; il fomenta pour cet effet une rébellion dans la Carélie, il ameuta des prêtres,
il corrompit quelques bourgeois, mais ses desseins qui trouvaient de grandes difficultés dans leur exécution avortèrent avant leur naissance. 20 Ces sourdes pratiques du Danemark pensèrent causer un nouvel incendie dans le Nord. Les troupes s'assemblaient déjà sur les frontières des deux royaumes, l'ambition poussait les Danois, les Suédois ne sentaient que de l’indignation. Les Suédois me sollicitèrent cependant pour que j'employasse mes bons offices et ma médiation auprès du Danemark, 95 ce que je fis avec plaisir, puisqu'il ne me convenait pas de voir la Suêde : opprimée. Les Danois me déclarèrent qu'ils auraient tous les égards pour mes déhortations, et qu'ils ne précipiteraient pas les choses.
Ces mêmes Suédois qui méprisaient les Russes sous Charles XII, qui venaient de faire une paix déshonorante avec eux, s’humilièrent jus- 30 qu’au point d'implorer la protection de l'impératrice de Russie contre les Danois: on la leur accorda volontiers à Pétersbourg, et le général Keith conduisit en Suède dix mille hommes sur le bord de ses galères. Ces dix mille Russes en Suède achevèrent d'y rendre l'impératrice souveraine, elle voulut qu'un prince de Holstein, évêque de Lubeck, fût élu succes- 35 seur du trône, et il le fut’). Ainsi dans la même année la Suède fut battue, protégée et donnée au choix de l'impératrice de Russie.
On se consolait de toutes ces infortunes à Stockholm, en faisant décapiter les malheureux chefs de l’armée suédoise. Buddenbrock et
1) Au mois d'octobre. 40