Chapitre Ier
Chesterfield le plus spirituel, on craignait la politique audacieuse de mylord Carteret.
Les Anglais font tous profession d'aimer les sciences, mais les arts n’ont encore pu adoucir la férocité de leur génie: cette nation est encore 5 telle que la dépeint César et Tacite. Ils aiment des spectacles sanglants, leurs tragédies sont de toutes les pièces dramatiques les plus tragiques, leurs combats de gladiateurs font l'opprobre de l'humanité : ils ont des grands géomèêtres, mais aucun bon peintre, aucun sculpteur, aucun musicien. Pope florissait encore alors, et faisait honneur à la poésie qu'il 10 embellissait des traits mâles de la raison: c'était le poète du bon sens. Le docteur Swift, que l’on ne peut comparer à personne, parceque son style et ses réflexions sont originales, critiquait les mœurs et les ridicules de son siècle, et embellissait la république des lettres par ses écrits. Londres était plus peuplée que Paris de deux cent mille hommes, le 15 peuple d'Angleterre était riche et heureux, les seigneurs, tout-puissants et riches qu'ils étaient, ne foulaient pas leurs sujets. L'Écosse gémissait sous la domination de l'Angleterre, et les catholiques d'Irlande fléchissaient à regret sous le joug d’une oppression dure et rigoureuse. L'Angleterre n'avait d'alliance que celle de la maïson d'Autriche, 20 opulente intérieurement, quoique faisant une guerre onéreuse, peu respectée de l'Europe, quoique dans le fond très digne de considération par ses ressources inépuisables et par la grandeur de sa puissance.
A la suite de cette puissance s'était attachée la Hollande, comme on
voit une petite chaloupe naviguer derrière la prouve d’un grand vaisseau 25 de guerre où des cordages l’attachent. Cette république est tombée dans un gouvernement aristocratique depuis l'abolition du stadhoudérat: un ministre publie, sous le nom de grand pensionnaire, et assisté d’un greffier, propose les affaires à l'assemblée des états généraux, donne audience aux ministres étrangers, et fait le rapport de leurs propositions 30 au conseil. L'assemblée de ces républicains est lente dans ses délibérations, le secret ne peut jamais y être observé à cause du nombre des députés auxquels il faut communiquer iles affaires. Ils ont deux idoles favorites. L'une c’est leur liberté, l’autre le commerce; comme des marchands ils sont attachés à l’industrie que leur procure l’opulence dont ils 35 jouissent, et comme citoyens ils abhorrent le stadhoudérat, comme l’acheminement à la tyrannie. Ce stadhoudérat est chez eux ce que la dictature était chez les Romains, et qui à la fin donna des maîtres à ces maîtres du monde. Les Hollandais sont plus flattés de se procurer leur bonheur domestique que de la vaine gloire d’opprimer leurs voisins. Leur 40 forme de gouvernement est plus propre pour se défendre que pour attaquer.
On est surpris, quand on considère les détails de cette république. Un peuple innombrable habite un petit coin de terre marécageux et stérile, et il est opulent et formidable par des miracles de l’industrie humaine. Cependant le commerce de la Hollande commençait à souffrir considérablement par la compagnie des Indes que le roi de Danemark 5 venait d'établir, par la compagnie française qui avait ses comptoirs au port d'Orient, et par la façon supérieure dont les Anglais poussaient le leur. La florissante ville d'Amsterdam, qui est l'âme de cet état, s'en ressentait surtout. A l’année 1710, il y avait plus de cent maisons désertes : tant de branches de son commerce qui venaient à lui manquer 10 tout à la fois, la menaçaïent de sa décadence. A ces fâcheuses circonstances se joignit une calamité publique, une espèce de vers inconnus rongèrent leurs vaisseaux, ces insectes s'introduisirent dans ces digues ou grands boulevards qui défendent la république contre les fureurs de la mer irritée, ils rongèrent les bois et les fascines qui forment ces rem-15 parts dont les réparations coûtèrent des sommes énormes. Le conseil, n'y sachant point de remède, ordonna des jours de jeûne par tout le pays: quelqu'un dit fort plaisamment à ce sujet que c'était à ces insectes carnassiers qu'il fallait imposer le jeûne. — Malgrè ces malheurs les particuliers étaient puissamment riches, l’état était endetté à la vérité, 20 mais ces dettes au lieu de l’affaiblir, augmentaient encore le crédit de la nation.
Quarante vaisseaux composaient leur flotte, et trente-cinq mille hommes de troupes réglées faisaient leur puissance terrestre : cette milice était distribuée dans les provinces et était destinée en partie à la garde 25 des places de la barrière, selon que les États en étaient convenus avec la maison d'Autriche à la paix d'Utrecht.
Van der Heïm était alors grand pensionnaire, il passait pour un homme fort commun qui était flegmatique, comme le sont tous les Hollandais, circonspect pour le gouvernement de l'état, et timide pour les in- 30 térêts généraux ou étrangers, et cependant attaché à l'Angleterre par la crainte de la France, la coutume et la religion.
Le militaire de cette république n’était plus comme autrefois l'école des héros; ce militaire a eu deux belles époques, l’une sous les princes Frédéric - Henri et Frédéric- Guillaume d'Orange, où les guerres que les 35 Hollandais firent pour leur liberté formèrent des grands hommes et disciplinèrent les troupes. L'interruption du stadhoudérat fit tomber le militaire dans le relâchement et le mépris sous l'administration des frères de Witt: Guillaume d'Orange, depuis roi d'Angleterre, en fut le restaurateur, l'année 1672. Depuis, une journée fatale le détruisit presque entière- 40 ment: — l'infanterie espagnole dont la réputation surpassait toutes les