‹ Histoire de mon tempsChapitre 72 sur 149 · Chapitre VII · texte numérisé non relu

Chapitre VII

milieu des ennemis, si un de ses écuyers n’avait eu le bonheur de l'arrêter. George ne voulut plus s’exposer à un pareil accident, il mit pied à terre, et se rendit à la tête d’un bataillon hanovrien. Les Hanovriens avaient un petit bouquet de bois à passer, ce qui leur donna le temps d'avertir 5 les autres corps de troupes du danger où ils étaient exposés. Le due d'Aremberg et Neïpperg accoururent avec leurs troupes, et formérent l'armée vis-à-vis des Français le mieux qu'il leur fût possible. Le terrain de tout ce champ de bataille n'avait que douze cents pas de front, ce qui obligea les alliés à former sept à huit lignes, les unes derrière les autres,

ofaute de pouvoir se déployer. Les Français ne leur laissérent pas le

temps de finir tranquillement leur disposition; la maison du roi attaqua, perça par quatres lignes, renversa tout ce qu'elle rencontra, et fit des prodiges de valeur; elle aurait peut-être remporté tout l'honneur de cette journée, si elle n'avait pas trouvé toujours de nouvelles lignes à com- 15 battre. Ces attaques fréquentes la mettaient dans une espèce de désordre, et toujours de nouveaux ennemis qui se présentaient ne lui laissaient pas le temps de se rallier; le régiment de Styrum qui arrivait tout frais et en bon ordre s’aperçut du désordre où était la maison du roi, la chargea et l'obligea de reculer à son tour. Ce n’en était pas assez pour faire 20 perdre la bataille aux Français, mais ce qui les obligea à se retirer, ce fut l'imprudence des comtes de Grammont et de Harcourt, ils étaient à la droite de l’armée française avec la brigade des gardes françaises, ils s’'avisèrent de prendre en flanc la gauche des ennemis qui étaient au Main. Par ce mouvement ils firent taire les grandes batteries qu'ils avaient de 25 l’autre côté du Main, et qui avaient produit jusqu'alors un effet admirable par la confusion où elles mettaient les ennemis. Les gardes françaises avancèrent sur les Autrichiens, maïs ils en soutinrent à peine {a première décharge qu'ils prirent la fuite d’une façon honteuse: les uns se précipitant dans le Main où ils se noyèrent, et les autres rapportant 30 l'épouvante et le découragement dans l'armée. Le maréchal de Noailles fit repasser le Maïn à ses troupes. (Cette journée lui coûta près de cinq mille hommes entre morts et blessés, cette action fut appellée en France la journée des bâtons rompus, à cause que Grammont et d'Harcourt avaient attaqué dans l'espérance d'obtenir le bâton de maréchal par quelque 35 action brillante; les gardes françaises y reçurent le sobriquet de canards du Main puisqu' elles s’y étaient jetées en fuyant: et ces Français battus, blessés et chassés plaisantaient encore. Le maréchal de Noailles fut en partie cause de la perte de cette bataille, s’il ne fût point resté auprès de sa batterie de l’autre côté du Main, et qu'il eût passé cette aorivière avec son armée, il n’eñt jamais permis que les gardes françaises abandonnassent leur poste, et en se tenant tranquillement derrière le 19 *

ruisseau où les troupes étaient rangées, et laissant agir l'artillerie, la situation du roi d'Angleterre se serait trouvée fort hasardée.

Le sang qui se répandit dans cette action fut versé à pure perte : personne n'y gagna, sinon que le roi d'Angleterre se pouvait flatter de la vaine gloire d’avoir remporté une bataille inutile. Le canon des Hano-5 vriens, quelques bataillons de leurs troupes, quelques régiments autrichiens, et surtout le régiment de Styrum firent fort bien leur devoir dans cette action. La plupart des Anglais s’excusaient de combattre sous prétexte qu'ils n'avaient point reçu les ordres du roi; les généraux des alliés hors Neipperg n’eurent presque aucune part à l’action. Le prince 10 Louis de Brunswie qui y acquit de la réputation, m'a conté que le roi s’était tenu pendant toute la bataille à la tête de son bataillon hanovrien, le pied gauche en avant, le bras gauche sur le côté, le bras droit étendu et l'épée à la main dans l'attitude à peu près qu'enseignent les maîtres d'armes pour pousser la quarte. Ce prince y donna beaucoup de mar-15 ques de valeur, mais aucun ordre relatif aux mouvements d’une armée qui doit combattre. Le prince de Brunswic eut toutes les peines à le persuader de faire avancer les Anglais, ce qui cependant acheva de décider les Français sur leur retraite. Le duc de Cumberland combattit à la tête des gardes anglaises, il donna dans cette action des marques de 20 valeur et de génie, il fut blessé légèrement.

Personne ne pensa à poursuivre les Français, les alliés furent fort contents de ne point être battus, et de se voir victorieux sans trop savoir comment. Le vainqueur soupa sur le champ de bataille, et fit encore marcher le même soir l'armée à Hanau, mais ce qui paraîtra bien plus 25 singulier encore, c'est qu'on écrivit des lettres au maréchal de Noaiïlles pour lui recommander les blessés que les alliés victorieux lui abandonnaient sur le champ de bataille.

Tout le monde portait un ruban ou une feuille verte au chapeau dans l’armée alliée, la flatterie des courtisans qui tire parti de tout at-30 tacha au chapeau du roi une branche de laurier à la faveur de la mode, | et on dit que le roi l'y porta sans scrupule. Je rapporte ces petits faits pour caractériser l'esprit du siècle ou plutôt l'esprit des courtisans qui est le même dans tous les temps et dans tous les pays.

La bataille de Dettingen fut une nouvelle que j'appris avec déplaisir, 35 ! J'appréhendaïis avec quelque apparence de probabilité, que le ministère français, faible et découragé comme il l'était, par un enchaînement de revers ne sacrifiât la gloire de Louis XV et la personne de l’empereur au désir de se délivrer du fardeau de la guerre qui lui devenait plus insupportable de jour en jour. Je fis partir pour Hanau le jeune Finck sous 40 prétexte de féliciter le monarque anglais sur sa victoire, maïs dans le

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