‹ Histoire de mon tempsChapitre 73 sur 149 · Chapitre VIIT · texte numérisé non relu

Chapitre VIIT

fond pour éclairer la conduite de Carteret de plus près, et pour veiller avec une vigilance infinie à toutes les négociations qui pouvaient se traiter dans ce camp.

Le prince Guillaume de Hesse, frère du roi de Suède, qui avait été 5le printemps de la même année à Berlin, était très bien intentionné pour l'empereur; il essaya de ménager la paix de ce prince avec la reine d'Hongrie par le canal des Anglais; mais sa négociation échoua, le ministre anglais se joua grossièrement, et en dépit de la bonne foi du prince de Hesse. Carteret était un fourbe qui parlait le langage des honnêtes

10 gens, mais il ne put assez se cacher dans cette occasion, qu'on ne s’aperçut pas que son dessein n'était pas de procurer la paix à l'empereur, que son maître voulait la guerre, la reine d'Hongrie le trône impérial pour son époux, et que l’un et l’autre désiraient également la ruine des affaires de l’empereur.

15 Le roi d'Angleterre trahit enfin le caractère de protecteur de l'empire qu'il avait pris, un rôle d'emprunt est difficile à soutenir et l’on n’est jamais bien que soi-même. Il refusa avec fierté aux princes de l'empire le dédommagement des dégâts qu'avaient faits les troupes, et même le paiement des fourrages et autres denrées qui leur avaient été livrées ; on

20 voit dans une pièce imprimée une expression fort singulière dont il se sert pour éluder ces bonifications ; il y dit »que c'est le moins que les princes de l'empire peuvent faire que de défrayer l'armée de leur libérateur et de leur sauveur: que, cependant, il aviserait à les payer selon que les états se conduiraient envers lui.« Cet écrit acheva de lui aliéner

25 les esprits: le monarque le plus despotique ne s'exprime pas en termes plus impérieux. Le roi était intéressé, Carteret était violent, ces sortes de caractères ne choisissent pas les expressions moderées. —

Le prince de Lorraine qui pendant ce temps avait conquis la Bavière continuait cependant à poursuivre les Français par la Souabe jusques

30 aux bords du Rhin, il avait partagé son armée en trois colonnes pour plus de commodité, et tandis qu'elles continuaient leur marche, il se rendit avec Khevenhüller à l'armée anglaise, ce qui lui était d'autant plus facile que le maréchal de Noailles avait repassé le Rhin à Oppenheim à l’approche des troupes autrichiennes. Le roi d'Angleterre voulut établir un

35 concert pour que les opérations des deux armées se réglassent sur des mouvements projetés et combinés ensemble qui jetassent les Français dans les plus grands embarras. Il fut résolu que le roi d'Angleterre passerait le Rhin à Mayence, pour se porter en droiture sur l'Alsace, et faciliter par cette manœuvre le passage de la même rivière que le prince

40 de Lorraine devait tenter du côté de Bâle, qu'ensuite on se rendrait maître de la Lorraine, et qu'on partagerait les provinces voisimes de la Cham-

pagne, Bourgogne ete. pour les quartiers d'hiver des deux armées. Ces desseins étaient très vastes, mais l'exécution ne répondit pas à leur grandeur.

Le roi d'Angleterre qui ne se voyait arrêté par aucune difficulté passa le Rhin à Mayence sans empêchement, et se porta sur Worms, mais 5 il n’en fut pas de même du prince de Lorraine. Ce prince prit poste sur une île du Rhin, et fit passer quelques troupes à l’autre bord qui furent repoussées avec perte. L'île du Rhin fut abandonnée de même, et il traîna languissamment dans le Brisgau la fin d'une campagne dont le commencement avait été très glorieux pour lui. 10

Le camp de Worms devint le centre des négociations de l’Europe, la léthargie où étaient tombées les opérations militaires laissa le champ libre aux intrigues de la politique. Les Français tâtérent le terrain et firent faire par toute sorte de voies des ouvertures au lord Carteret, et il est sûr que quelques propos furent jetés en avant pour sonder à quelles 15 conditions on pourrait convenir de la paix. Mais les desseins du roi d'Angleterre allaient bien au delà de toutes les propositions que la France pouvait lui faire. George qui savait que je n'ignorais pas ces pourparlers voulut profiter avec adresse de ces circonstances, à ce que je me persuade, pour me faire illusion. Il me fit communiquer un projet de paix 20 par lequel la France s'offrait d'assister la reine d'Hongrie dans la conquête de la Silésie, à condition que l’empereur fût reconnu par cette princesse, et qu'il rentrât sans délai dans la paisible possession de la Bavière. Le lord Hyndford vint me trouver avec empressement en Silésie où j'avais fait un voyage, pour me faire cette ouverture. Je trouvais un si 25 grand air de fausseté dans ces propositions que je ne pus jamais me persuader qu’elles eussent été faites. Le roi d'Angleterre paraissait avoir un si grand éloignement pour moi par les façons qu'il avait avec mon ministre, je lui connaissais tant de mauvaise volonté pour tout ce qui me regardait que cette communication cordiale me parut l’'embñche d’une 30 perfidie, et je répondis à Hyndford que j'étais fort obligé au roi d'Angleterre de la marque de son amitié qu'il me donnait, et que j'étais sûr que la prudence de la reine d'Hongrie et la sagesse du roi d'Angleterre les garantiraient d'entrer jamais dans des projets dont l'exécution pourrait leur être aussi fatale que celle de celui qu’il venait de me montrer: Hyndford 35 fut surpris et affligé de ma réponse.

Dans le fond quelle apparence y avait-il que le roi de France eût imaginé un projet de paix aussi ridicule que celui-là, par lequel il rallumait une nouvelle guerre, et qui le rendait l'artisan de la grandeur de la maison d'Autriche, que les intérêts constants de son royaume ont été40 d'abaisser? N'était-il pas plus naturel de croire que c'était une fable ma-

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