‹ Histoire de mon tempsChapitre 74 sur 149 · Chapitre VIIL · texte numérisé non relu

Chapitre VIIL

licieusement ourdie par Carteret pour m'indisposer contre la France? ce ministre ne pouvait-il pas supposer qu'un caractère vif et prompt à S emporter comme le mien jetterait feu et flamme après une pareille ouverture, que Hyndford sachant profiter adroitement de mes premiers mouve- 5ments pourrait m'animer au point de me déclarer contre la France? Et dans ce cas mes secours auraient été achetés à bon marché, à ce qu'il me paraît.

Cependant, je dois avouer que cet avis était circonstancié avec des details si spécieux qu’il fallait s’éclaireir sur bien des points avant que 10 d’oser s'inscrire en faux contre ce qu'il contenait. Un certain Hatzel de Strasbourg, émissaire de la France, était venu chez l’électeur de Mayence pour faire par son intermission ces propositions verbales au ministre anglais. Cet électeur de Mayence était un comte Ostein, il avait succédé au Schoenborn qui avait élu Charles VIT. Les intrigues des Autrichiens 15 dont-il était une créature l'avaient fait élire par le chapitre, et les subsides que l'Angleterre lui payaït l’attachaient à ce parti sans réserve. J'envoyais le comte Finck à Mayence pour débrouiller la vérité de ces faits, et j'écrivis en France pour avoir des éclaircissements. Mes peines furent perdues, je n’appris autre chose, si non que l’on avait négocié, et 20 je crois tout au plus que peut-être Hatzel avait de lui même tenu quelques discours qui donnèrent ensuite lieu à cette histoire. Il est vrai que c'était une abîme de mauvaise foi. C'était l'énigme du sphinx, il fallait un nouvel Œdipe pour le deviner.

Quoique le ministère français essayât de lier quelque négociation 25 avec les Anglais, il n’en était pas moins attentif à intriguer ailleurs. On se flattait à Versailles qu'on ferait entrer le roi de Sardaigne dans les intérêts de la France et de l'Espagne. Charles - Emanuel avait un traité provisionnel avec la reine d'Hongrie, conçu en termes si généraux et avec tant d’ambiguité, qu'il pouvait le rompre sans manquer de foi. La négo- 30 ciation des Français était fort avancée, et la France et l'Espagne marchandaient sur de petits intérêts au lieu de conclure. Carteret en eut vent, et profita habilement de cette conjoneture: ses offres surpassèrent celles des Français, et il eut le roi de Sardaigne, de sorte qu'il fit un traité définitif et une alliance avec la reine d'Hongrie que l'Angleterre 35 garantit. La reine cédait par ce traité au roi de Sardaigne le Vigevanasc avec une partie du Milanais et du Pavesan, le roi de Sardaigne lui garantissait à ces conditions tout ce qu’elle possédait en Italie, et promettait d'agir avec toutes ses forces pour aider à les défendre. Voilà tout ce qui transpira alors de ce traité qui fut ainsi arrangé et conelu à Worms. 40 On était outré à Vienne contre le traité de Worms, les Autrichiens regardaient avec fureur tout ce qui faisait brèche à la pragmatique

sanction, et ils s'impatientaient de faire sans cesse de nouvelles cessions. Je profitais de cette conjoncture pour leur persuader des sentiments plus pacifiques, on leur faisait entendre qu’ils jouaient un rôle pitoyable dans le monde sous la tutelle du roi d'Angleterre, que si l’empereur passait pour la marionette de Louis XV, ils passaient pour celle du rois George. Cela les piquait parce que cela était vrai, et cependant ils suivaient toujours leur chemin sans vouloir la paix, et sans vouloir se tirer de cette dépendance.

Comme je désirais vivement de voir la paix établie en Europe, je faisais des sermons sur la modération aux uns, et j'arrêtais, autant que 10 je le pouvais. les autres qui étaient prêts de s'engager dans une guerre dont le sujet leur était tout à fait étranger. C'aurait été beaucoup que d'empêcher qu'on ne jetât du bois dans le feu, il se serait éteint au défaut d'aliments; mais j'éprouvais que la raison est bien faible quand on lui oppose la corruption. 15

Mes représentations jointes aux intrigues du parti pacifique avaient arrêté jusqu'alors !) la république de Hollande, prête à se déclarer contre la France, mais l’ascendant des guinées anglaises l’emporta, et ils épousérent la querelle de la reine d'Hongrie qui leur était étrangère, et les desseins de Carteret qu'ils ne connaissaient pas: ils envoyèrent vingt 20 mille hommes pour renforcer l’armée alliée dont quatorze mille arrivèrent à Worms, le reste se débanda.

Le maréchal de Noaïlles avait abandonné le Speyerbach, et s'était retiré derrière Landau, pour être à portée de se joindre au maréchal de Coigny qui avait pris le commandement de l’armée de Broglie, au cas 25 que le prince de Lorraine forçât le passage du Rhin et pénétrât en Alsace. George suivit les Français, il vint se camper au Speyerbach, et il termina ses opérations militaires après y avoir fait raser les lignes que les Français y avaient fait construire. Les troupes anglaises étaient rassasiées de cette campagne, et le roi était impatient de retourner à Hano- 30 vre pour y jouir de toute sa gloire; ainsi on finit la campagne, et toute cette armée quitta le Rhin et les frontières de la France pour chercher des quartiers d'hiver en Brabant et dans le pays de Münster. Le roi retourna à Hanovre où il se reposa entre les bras de l'amour sous les ombres de ses lauriers. Il maria sa fille Marie avec le prince royal de 35 Danemark; après quoi il partit pour Londres, afin de faire à son parlement dans une belle harangue le récit pompeux de ses propres exploits.

Je ne puis me refuser le plaisir de faire quelques réflexions, quand Je suis le fil de la campagne du roi d'Angleterre: je vois une armée qui s'assemble sur le Main, je vois que les Français sont battus, que les al-40

l\ Août.

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