‹ Histoire de mon tempsChapitre 75 sur 149 · Chapitre VIII · texte numérisé non relu

Chapitre VIII

liés passèrent le Rhin, qu'ils avancèrent à Worms, qu'ils recevaient des secours, et qu'ils se portent enfin au Speyerbach; je ne puis leur supposer un autre dessein que celui d'attaquer les Français dans leurs entrailles, cependant après avoir gagné une bataille et avoir reçu des se-

5cours considérables, toute cette armée disparaît tout d'un coup. Rien nest conséquent dans cette conduite, on n’y voit ni objet fini ni plan suivi; c’est l'opération d’un adepte qui, en cherchant la pierre philosophale, trouverait un faux rubis. La plupart des entreprises que les Anglais ont formés pendant cette guerre, se ressentent du même défaut :

10 ce sont des saillies impétueuses, mais qui ne sont point soutenues; on ne les peut comparer qu'au style décousu et épigrammatique que la mode a si fort mise en vogue à present.

Le peu de suites qu’ eurent les campagnes du roi d'Angleterre et du

prince de Lorraine donnèrent aux Français le temps de se reconnaître, ils

15 nimputèrent point à toute la nation l'incapacité de leurs généraux, et ils tirèrent quelque gloire d’avoir défendu le Rhin et la Queich contre deux armées victorieuses.

Ainsi les fortunes de ces grandes nations se balottaient comme les vagues de l'océan, qui inondent les bords de l'Europe, qui se retirent et

20 refluent de nouveau sur les mêmes terres.

Cependant on était vivement piqué contre le roi de Sardaigne en France; ce prince était sur le point de conclure son traité avec l'Espagne et la France, lorsque le traité de Worms éclata subitement. La cour de Versailles qui aurait pu dissimuler ne fut pas maîtresse de son ressenti-

25 ment. L’envoyé de France fut rappelé de Turin et dix mille Français se joignirent à l’armée que le marquis de La Mina commandait sous Don Philippe. Cette armée tenta de forcer les passages du Piémont: l'intention de La Mina était de pénétrer par le Fort-Dauphin, mais le roi de Sardaigne qui s'y était retranché, et qui occupait deux forts sur deux

30 collines qui sont à la droite et à la gauche de ce passage et qui le flanquent, défendit si vigoureusement ce passage que les Espagnols furent obligés de se retirer en Dauphiné, après avoir perdu six mille hommes dans cette infructueuse et pénible expédition.

L'acharnement était si grand parmi les princes de l'Europe qu'ils se

35 faisaient non seulement la guerre la plus vive et la plus sanglante sur ce continent, sur les mers et en Amérique, ils se suscitaient encore des ennemis par leurs intrigues jusqu'aux frontières de l'Asie et de l'Europe. L’Angleterre et la reine d'Hongrie faisaient jouer toute sorte de ressorts à Pétersbourg pour fortifier ce qu’on appellait la cause commune de l’ap-

40 pui de l'impératrice de Russie. La France qui avait intérêt à s'opposer renvoya à Pétersbourg ce même marquis de La Chétardie dont l'adresse

avait fait monter sur le trône de Russie l'impératrice Élisabeth. Cette seconde mission de La Chétardie ne fut pas aussi brillante que la première: il éprouva de l'ingratitude aux lieux où il devait s'attendre à la plus sensible reconnaisance.

C'était une cour bien orageuse que celle de Pétershourg; tant des souverains déposés tout de suite avaient réveillé l'esprit de mutinerie et l'inconstance de cette nation; l’impératrice était mal assurée sur le trône ; les inquiétudes et les semences de soulèvement étaient presque générales. Les ennemis d'Élisabeth avaient profité de ces dangereuses dispositions des esprits pour tramer contre elle une conspiration qui avorta heureuse- 10 ment avant sa naissance : pour en débrouiller les issues, il est nécessaire de remarquer que la cour de Vienne avait vu avec chagrin le déplacement du prince de Brunswic et de la régente. C'était la France qui avait mis la couronne sur la tête de l’impératrice Élisabeth, et comme il paraissait probable que cette princesse préférerait les intérêts de la France 15 et de la Prusse à ceux de la reine d'Hongrie, cette supposition était suffisante pour que la cour de Vienne se crût en droit de travailler à la ruine de cette princesse. Le marquis Adorno de Botta qui était à Berlin ministre de la reine d'Hongrie avait été peu auparavant en cette même qualité à Pétershbourg: cet homme intriguant était comme un levain qui20 augmentait dans ce pays -là toutes les mauvaises dispositions de révolte qui s'y trouvaient; il ameuta des femmes, il réunit des gens de toute sorte d'état et de caractère, il se rendit enfin le lien et l'âme de la conjuration qui se formait contre l'impératrice, et, ajoutant la calomnie à la trahison, il se servit de mon nom pour assurer les conjurés que je les 25 soutiendrais, puisqu'ils travaillaient pour mon beau-frère et pour le plus grand avantage de la Prusse. Botta pensait qu’en cas que son intrigue réussit, tous jusqu'aux ennemis de sa maîtresse y auraient contribué par son adresse ; et que si la mèche était éventée, mon nom s’y trouverait en gros caractères, ce qui ne manquerait pas de me commettre avec l’impéra-30 trice. L'événement ne justifia pas son raisonnement. Un Russe étourdi plein de vin lâcha des propos séditieux dans un café de Pétersbourg, il fut arrêté, le complot découvert, lui et ses complices, traduits en justice, déposèrent unanimement contre Botta, quarante personnes arrêtées à Moscou s'accordèrent en tout avec la dénonciation de ceux de Péters- 55 bourg, et la malice de Botta sur mon sujet parut si visiblement que cette méchanceté acheva de rendre ce ministre odieux à toute la terre. Je fis défendre la cour à Botta dès que cette nouvelle éclata, et je me joignis à l'impératrice de Russie pour demander satisfaction à la reine d’Hongrie de son ministre qui nous avait également offensés. La reine d'Hongrie 10 prit cette affaire avec hauteur, elle ne voulut point donner de satisfaction,

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