‹ Histoire de mon tempsChapitre 76 sur 149 · Chapitre VIIL · texte numérisé non relu

Chapitre VIIL

et Botta publiait des manifestes pour justifier sa conduite ; mais quelques raisons subtilisées et quelques sophismes étaient de faibles excuses contre la déposition uniforme de quatre-vingts conjurés arrêtés à deux cents milles les uns des autres.

5 Je ne crois pas qu’il soit permis en bonne politique de fomenter des conspirations contre des souverains : une conspiration mène à l'assassinat, et l’assassinat et l’'empoisonement sont des actions dont tous les hommes doivent avoir horreur, et plus encore les princes et les rois, quand même ils ne se conduisent pas par les règles de la vertu, ne doivent-ils pas re-

10 douter de donner des exemples semblables, et d'introduire l'usage pernicieux de suivre sans aucun égard ni considération les vues de l'intérêt personnel? Car quelle conséquence leurs sujets ambitieux n’en tireraient-ils pas ?

La cour de Vienne n'avoua ni ne désavoua son ministre, ce qui per-

15 suada l'Europe que Botta s'était conduit à Pétersbourg selon ses instructions. Tout ce que cette conjuration avait d’odieux fut imputé aux Autrichiens, et ce fut une flétrissure pour eux. La mode de faire assassiner où empoisonner des princes avait été bannie de l’Europe depuis le siècle de Catherine de Médicis, depuis ce temps nos mœurs se sont

20 adoucies considérablement, le vrai savoir et la société ont humanisé enfin l'espèce humaine. Deux ou trois complots comme ceux de Botta dans différents royaumes auraient été suffisants pour rappeler cette infâme barbarie; l'esprit de parti est capable des plus grands excès, et les animosités des princes sont comme ces fièvres qui deviennent frénétiques et

25 qui causent enfin des convulsions.

Cette équipée de la cour de Vienne me parut une conjoncture favorable dont il me convenait de profiter à Pétersbourg, pour resserrer plus étroitement l'amitié de nos deux cours, et pour donner une sphère plus étendue à la forme de nos traités. Cependant tout ce que je pus obtenir

30 encore après bien des longueurs se réduisit à une garantie vague de tous mes états, conçue en termes si ambigus que ce n’en valait pas la peine. Dans le fond ce traité était frivole, mais les hommes qui ne peuvent pas avoir les tableaux du Titien ou de Michel-Ange se contentent d'en posséder les estampes.

35 C'était le ministre de Russie qui avait dissuadé l’impératrice de suivre dans cette affaire le penchant de sa bonne volonté. La France travaillait à le déplacer ; mon ministre fut chargé de seconder ce dessein. Cependant toute l’habileté et toute l'expérience du baron de Mardefeld échoua contre Bestuchew: je me réserve d'en parler plus amplement dans

40 la suite de cet ouvrage. ,

Ce siècle-ci est bien fait pour les événements singuliers et extra-

ordinaires, car je reçus un ambassadeur poëte et bel esprit de la part de la France: c'était Voltaire, un des plus beaux génies de l’Europe. L'imagination la plus brillante qu'il y ait peut-être jamais eu, mais l’homme le moins né pour la politique : en même temps, il n'avait point de créditif, c’est ce qu'il y à de sûr: mais aussi peux-je assurer qu'il ne s'était pas 5 débité ambassadeur sans tout fondement. Sa négociation fut une plaisanterie, et cela en resta là.

Quoique la Prusse n’était point mêlée dans cette guerre, il y avait cependant deux objets qu’elle ne devait pas perdre de vue: lun c'était le soutien de l'empereur, et l’autre la paix générale. La France aban- 10 donnait en quelque manière la fortune de Charles VII au hasard, ce qui obligeait d'avoir recours à d’autres expédients pour le soutenir. J'essayai d'ameuter les princes d'Allemagne pour former une ligue en faveur de l'empereur et des libertés germaniques; je fis pour cet effet un voyage en Allemagne, maïs je ne trouvais personne disposée à s’y prêter, les uns 15 par faiblesse, et les autres par dévouement à la maïson d'Autriche. Je vis à cette occasion la duchesse de Würtemberg à Baireuth, elle voulait m'ôter la tutelle de ses fils qu’elle m'avait confiée. Cette femme est un composé bizarre d'extravagance, de coquetterie, de débauche et de superstition. Pour éviter que ces jeunes princes ne fussent engagés dans Les 20 intérêts des Autrichiens, je procurais au duc une dispense d'âge de l’empereur par laquelle il était déclaré majeur avant le temps requis, par quoi je fis échouer les mauvaises intentions de ceux qui le voulaient entraîner dans le parti contraire.

Dans le cours de cette année, on avait avancé considérablement les 25 fortifications de Neïisse, de Glatz, de Cosel, de Brieg, de Glogau et de Peitz. J'avais fait creuser de grands canaux dans la Marche pour: rendre la communication plus aisée entre l'Elbe et l'Oder; on avait rendu le port de Stettin meilleur.qu'il n'avait été, en déblayant le canal de la Swine. Les fabriques. de soie et les vers qui filent cette tissure précieuse 30 commencèrent à s'établir dans le pays, et on ouvrait toutes les portes à l’industrie. L’académie des sciences de Berlin se renouvela: le fameux géomètre Euler vint pour y servir d'ornement: les noms des Lieberkühn et des Marggraf avaient déjà donné de la réputation à notre optique et à notre chimie: depuis le profond et savant Maupertuis acheva de restaurer 35 les sciences dans ce pays, et à relever cette académie qui avait été languissante depuis sa première origine, il lui fallait un homme de l’ordre de Maupertuis pour rendre son renouvellement illustre et brillant.

Je finis ce chapitre, en y ajoutant encore quelques réflexions générales sur Ia totalité des objets.. Quand j'envisage tous les événements 40 de cette année d'un œil philosophique, je vois les Français, qui portaient

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la guerre en Bavière et en Bohême, obligés de défendre leur propres foyers: leur offensive se change en défensive dans moins de trois mois de temps. Les Autrichiens, opprimés qu'ils étaient, deviennent oppresseurs, et cette fermeté héroique que le monde admirait avec raison dans 5 la reine d'Hongrie se change dans une ambition démesurée qui s’aceroit à mesure que la fortune augmente, et qui déborde enfin comme les eaux d’un torrent que les orages ont grossis. Je vois l'Angleterre qui s'engage sans nécessité dans une guerre étrangère et de terre ferme, et l'Angleterre entraîne la Hollande. l’empereur qui était le prétexte et le sujet de la 10 guerre est en quelque façon abandonné par ses alliés: les Français, mal conduits et découragés subitement, semblent oublier que leur intention était d’abaisser la maison d'Autriche. La reine d'Espagne veut conquérir l'Italie, et ne veut pas se servir des moyens qu’il lui convient d'employer pour gagner le roi de Sardaigne; et ce prince qui se met à l’encan ac- 15 cepte le marché le plus considérable que lui font les Anglais. Rome est muette et la Pologne tranquille; la Russie victorieuse dispose de la 26. Suëde et la protège ; le Danemark menace et se tait. La cause de guerre change en quelque façon ; tout le monde crie la paix, la paix, et personne ne la fait, tandis que des milliers d'hommes sont immolés d’un bout de 20 l'Europe à l’autre aux ambitions, aux haïnes, à l’inhabileté des ministres, que le commerce souffre généralement, que cette guerre est une calamité publique qui fait beaucoup de malheureux, et dont il est difficile de croire que quelqu'un tirera avantage, puisque les forces des deux partis sont à peu près égales, et qu’ ainsi les infortunes et les prospérités se balancent 25 et tiennent à peu près les puissances dans un parfait équilibre.

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