Chapitre IX
Négociation de l'année 1744, et ce qui a précédé la guerre que la Prusse entreprit la meme annee.
Les affaires de l'empire s’embrouillaient journellement davantage. œuvres III
30 Les succès des Autrichiens faisaient éclater leur ambition au grand jour, 27-
il n'était plus douteux qu'ils avaient intention de faire descendre Charles
VII de ce trône où l'avaient élevé les vœux de la nation allemande et le
suffrage unanime des électeurs. Le roi d'Angleterre dévoué par intérêt
aux vues de la reine d'Hongrie travaillait à force au même but malgré 35 des engagements contraires qu'il avait pris avec moi. La faiblesse de
l'empereur et l’énormité des prétentions de la reine d'Hongrie avertissaient
les princes d'Allemagne d'avance qu'ils ne conserveraient pas longtemps
la liberté d’être les spectateurs oisifs d’une guerre où leur gloire allait être impliquée incessamment.
Ces considérations, jointes à la mauvaise volonté que la reine d'Hongrie et ses alliés n'étaient plus les maîtres de me dissimuler, m'obligérent à prendre d'avance des mesures qui puissent me mettre à mon aise pen-5 dant le cours d’une guerre qui dès lors me paraissait inévitable.
Une bonne économie avait fourni le trésor de sommes suffisantes pour la dépense de deux campagnes; les augmentations dans l’armée étaient faites, les forteresses en état de défense, quoiqu'imparfaites encore, toutes les munitions de guerre et de bouche amassées pour le cours 10 d'une année, et en un mot l’intérieur de l’état, ayant acquis de nouvelles forces par l'acquisition de la Silésie, était capable de soutenir avec vigueur les desseins de celui qui le gouvernait; il fallait encore prendre des arrangements pour se tenir le dos libre, et pour ne rien appréhender de ses voisins dans le temps où l’on allait avoir tant d’occupations 15 étrangères.
De tous les voisins de la Prusse l'empire de Russie est le plus dangereux tant par sa puissance que par sa situation locale: ceux qui gouverneront Ce pays après moi ont lieu de cultiver l'amitié de ces barbares; puisqu'ils sont à portée de ruiner la Prusse de fond en comble par le 20 nombre immense de leurs troupes légères, et qu'on ne peut leur rendre le mal qu'ils peuvent faire, à cause de la misère de leur pays le plus confin de la Prusse, et des déserts qu'il faudrait passer avant que d'arriver en Ukraine.
Dès que la guerre avec la maison d'Autriche me parut inévitable, je 25 songeais sérieusement au moyens de fortifier le lien d'amitié entre l'impératrice de Russie et moi; je tournais en même temps mon attention : vers la Suède dont l'évêque de Lubeck venait d’être élu successeur de la couronne, Deux alliances me parurent les moyens les plus convenables pour parvenir à ce but. L’impératrice de Russie songeait à marier son 30 neveu, le grand-duc de Russie. Quoique son choix ne fût point déterminé encore, son penchant la portait en faveur d’Ulrique, princesse de Prusse, dont la beauté et les grâces faisaient de bruit jusques au bout de l'Europe. La cour de Saxe, esclave rampante de la Russie, avait dessein d'établir la princesse Marianne, seconde fille du roi de Pologne, 35 pour y augmenter son crédit et s'assurer à jamais de la protection de cette puissance. Les ministres russes, dont la vénalité aurait mis, je crois, l'impératrice même à l'enchère, vendirent un contrat de mariage précoce: ils reçurent de grandes largesses, et le roi de Pologne des paroles. 40
Rien n’était plus contraire au bien de l’état que de souffrir cette