‹ Histoire de mon tempsChapitre 78 sur 149 · Chapitre IX · texte numérisé non relu

Chapitre IX

alliance; rien n’était plus dénaturé que d'y envoyer la princesse Ulrique. Malheur à ces politiques qui sacrifient jusqu'à leur propre sang à leur intérêt et à leur vanité. De toutes les princesses qui étaient à marier en Allemagne aucune ne convenait mieux à la Russie que la princesse de 5 Zerbst, dont le père servait depuis sa jeunesse dans les armées prussiennes, et dont la mère était une princesse de Holstein, sœur du prince nouvellement élu successeur de Suède et tante du grand-duc de Russie.

J'abrège au lecteur le détail ennuyeux de tous les ressorts dont le 10baron de Mardefeld se servit pour fixer l'esprit de l'impératrice sur cette jeune princesse préférablement à tant d'autres, suffit de dire que cette négociation se fit à l'insu des Bestushew, et que le secret fut gardé, quoique beaucoup de.femmes indiscrètes en fussent les dépositaires, tellement que la princesse de Zerbst arriva avec sa fille à Pétersbourg 15 au grand étonnement de toute l'Europe, et qu'elle fut reçue à Moscou de l'impératrice avec les témoignages d’une joie et d’une amitié sincère. Malgré tant d'avantages, il restait encore une grande difficulté à vaincre, c'était le cousinage des jeunes mariés, on se servit dans cette occasion du chemin, qui est en Russie et dans la plupart des cours de l'Europe 20 l’abrégé des controverses : on répandit de l'argent à propos, et les popes trouvèrent qu'il n'y avait rien de contraire dans leurs lois à ce mariage. Le baron de Mardefeld, non content de ses premiers succès, travailla à faire transférer de son exil la famille malheureuse, et il y réussit. Il était de l'intérêt de l’impératrice d’éloigner pour sa sûreté du voisinage 25 de Pétersbourg des personnes qu'un instant malheureux avait renversées, mais qui Conservaient encore beaucoup de partisans dans la nation. De Riga ils furent conduits au delà d’Archangel, dans un lieu si barbare, qu'on en ignore même le nom. Dans le temps que j'écris, ces illustres malheureuses s’y trouvent encore. Le baron de Mardefeld et le marquis 30 de La Chétardie, qui se crurent forts après l’arrivée de la princesse de Zerbst, pensèrent qu'il était temps de couronner l'œuvre, et de déplacer du ministère Bestushew-Rumin, qui était ennemi de la France par caprice, vendu à l'Angleterre par intérêt, malhabile dans les affaires manque de génie, arrogant par faiblesse, faux par caractère et souvent fourbe même 35 avec ceux qui l'avaient acheté au poids de l'or et à tout prix. Les intrigues de nos ministres eurent assez de succès pour séparer les deux frères: le grand maréchal fut envoyé à Berlin en qualité de ministre, maïs lorsqu'il fut question de culbuter le chancelier le coup manqüa tout net. Le baron de Mardefeld fut assez habile pour garder dans une affaire aussi délicate 40 toutes les apparences d’innocence, le marquis de La Chétardie, moins prévoyant, y parut à découvert, et malgré son caractère et les obligations

que lui avait l'impératrice, il se vit obligé de quitter la Russie d’une façon dure et flétrissante.

On avait eu bien de la peine à persuader à l’impératrice de Russie que la princesse de Prusse lui convenait moins que toute autre. Cette idée lui était si fortement gravée dans l'esprit qu’on ne put lui faire chan- 5 ger de sentiment que par composition. Elle consentit à la fin à ce que le prince successeur de Suède l'épousât. C'était de ces deux alliances que devait dépendre la sûreté de la Prusse; non pas qu’on soit de l’opinion que les liens du sang soient des motifs victorieux sur l'esprit des princes: il y a cette restriction à faire, que des princesses élevées avec 10 des sentiments de bonnes citoyennes ne desservent jamais leur patrie, mais que d'étrangères, suivant les principes de leur nation, auraient pu être très dangereuses dans le même poste. Avant encore que les machinations de La Chétardie fussent découvertes, Bestushew avait soigneusement traversé le mariage du successeur de Suède avec la princesse 15 Ulrique, il s’était opposé plus ouvertement encore à une alliance défensive, qui se traitait entre Berlin et Stockholm, il ne masquaït point sa mauvaise volonté, son âme ne s'amollisait que par des largesses, et comme il avait la mémoire courte, il fallait la lui rafraîchir souvent. N'ayant pu détruire le crédit de cet indigne ministre, on se servit de clefs d’or pour ouvrir 20 un cœur à portes de fer, et ce fut la rhétorique dont Mardefeld a fait usage avec succès jusques à la fin de l’année 1745.

Pendant que l'Europe était occupée d'objets fort importants, le Danemark avait fait le gille des grandes puissances, son armement qui lui avait coûté, et les négociations pour faire élire le prince de Danemark 25 successeur de Suède, qui l'avaient épuisé d'avantage, finirent par une paix fort plate; dont le premier et le dernier article était que les deux puis sances, qui s'étaient simplement menacées, désarmeraient.

Le projet que l'on avait formé sur la Russie et la Suède n'avait done réussi qu'en partie: nous évitâmes beaucoup de mal que des voisins mal 30 intentionnés auraient pu nous faire: mais les conjonctures n'étaient pas assez favorables pour qu’on pôût tirer de ces puissances voisines l'avantage que l’on espérait pour la guerre d'Allemagne.

On se resouviendra que j'avais fait à la fin de l'année précédente des tentatives inutiles auprès des princes d'Allemagne pour les ameuter en 35 faveur de l'empereur. Je jouais le rôle de bon compatriote, afin de gagner la confiance des états d'assembler une armée des cercles, d'y joindre de mes troupes et d'en recevoir le commandement. Soit que je jouasse mal mon rôle, soit que l'intérêt personnel de beaucoup de petits princes fût lié avec celui de la cour de Vienne, ou que l’on n’eût pas le temps de 40 consolider ce projet d'association, il est sûr toute fois que je n’y pus

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