Chapitre Ier
infanteries de l'Europe périt, pour ainsi dire, à la fameuse bataille de Rocroy où le grand Condé l'enfonça et la fit tailler en pièce: la bataille de Malplaquet fut pour les Hollandais ce que celle de Rocroy avait été pour les Espagnols. Leurs meilleurs officiers périrent à l'attaque du re- 5tranchement que Villars défendait, et la république ne put réparer la perte de treize ou quinze mille vieux soldats que lui coûta cette action. La longue paix qui suivit après cette bataille, et le genre de gouvernement de cette république, peu favorable pour le militaire, acheva de le perdre, de façon que l’armée hollandaise n'avait alors aucun chef capable 10 de la commander, et peu de généraux qui connussent leur métier.
Guillaume d'Orange, prince de Nassau, postulait le stadhoudérat, il avait un fort parti dans la Gueldre, les zélés républicains lui étaient tous opposés, son esprit caustique lui avait attiré des ennemis, mais l'occasion qui seule a le droit de développer les talents des hommes ne
15 s'était point présentée à lui.
L'année 1740, la république de Hollande était ménagée par tous ses voisins, mais peu considérée par l'influence qu’elle pouvait avoir dans les affaires de l'Europe; c'était une puissance du second ordre, pacifique par principe, guerrière par accident, qui ne pouvait inspirer ni la crainte à
20 ses ennemis ni l'espérance à ses alliés.
Dans le Nord la Suède et le Danemark tenaient à peu près le même rang.
Le Danemark avait usurpé le Schleswig aux ducs de Holstein sous le règne de Frédéric: sous le règne de Christian VI l'état n'était plus
25 guerrier: C'était un bon dévot dont le zèle pour la secte de Luther approchaiït du fanatisme. Sophie -Madeleine de Baireuth, son épouse, entretenait le roi dans cette piété par jalousie, préférant la dévotion de son mari au penchant de la 'galanterie qui n'était arrêtée que par ce frein sacré. Rarement le règne des dévots a-t-il été fameux en grands événe-
3oments: un prince dont l'imagination est frappée des béatitudes célestes détourne ses pensées des fanges de la terre, le serupule le guide, les objets de la politique deviennent des cas de conscience, et la morale de l'évangile qui fait un mauvais code militaire devient la règle de ses actions. Depuis le pieux et vagabond Énée, depuis Saint - Louis et ses
35 croisades on n'a point d'exemple de héros dévots, voyageurs ou conquérants.
Le Danemark n’est pas opulent, ce qui a donné lieu aux lois somptuaires qui défendent le luxe de l'habillement et les dépenses ; la compagnie des Indes commençait à fleurir alors, mais il y a malgré cette
40 compagnie l'infini entre le commerce du Danemark et celui des Hollan-
dais ou des Anglais. Le gouvernement est entièrement monarchique, mais doux, les peuples ne sont point foulés par des impôts exorbitants, on ne connaît point de traitants en Danemark. La nation est aussi heureuse qu'elle le peut être. La famille des Pless et deux ou trois autres encore peuvent passer pour riches, les incendies qui ont abîmé deux ou 5 trois fois Copenhague l'ont embellie, quoique la ville soit petite et peu peuplée. Les hommes de génie sont plus rares dans ce pays que toute part ailleurs.
Le roi entretenait trente-cinq mille hommes de troupes réglées qu’il vend aux puissances qui le païent le mieux et qu’il achète en Allemagne; 10 le pied des troupes nationales ou de la milice est de trente mille hommes, vingt-sept vaisseaux de ligne et trente-trois vaisseaux d’un ordre inférieur composent la marine danoïse. Cette puissance était alors aux gages des Anglais: elle retirait cent cinquante mille éeus par an pour la solde de six mille hommes et le roi divertissait cet argent à édifier un château 15 d’une vaste étendue. |
Le prince de Culmbach- Baireuth commandait les troupes de terre, mais lui et les autres officiers du Danemark ne doivent pas trouver place dans cet ouvrage. Schulin était le premier ministre de ce prince, la politique du Danemark était de se vendre à propos et à la puissance avec 20 laquelle il y avait le moins à risquer, la médisance prétend que Schulin avait l’adresse de se vendre en même temps que son maître.
Le Danemark ne peut être considéré que comme une puissance du second ordre. Les revenus du roi qui ne montent qu'à trois millions cinq cent écus ne sont pas suffisants pour qu'il joue un grand rôle; maïs 25 lorsqu'il joint ses troupes à celle d’une puissante ligue, on le peut regarder comme un accessoire capable d'ajouter un grain à la balance de l'équilibre et des pouvoirs de l’Europe.
Lorsque du Danemark vous passez en Suède, c'est tout autre chose, la nature du gouvernement, l’esprit de la nation, tout diffère; ces deux 30 royaumes ne se ressemblent que par les haïnes mutuelles qu’ils se portent, et par les subsides qu’ils tirent avec une avidité égale.
Le gouvernement de la Suède est un mélange d’aristocratie, de démocratie et de la monarchie, entre lesquelles les deux premières prévalent. Les états du royaume s’assemblent tous les trois ans et forment une diète 35 générale, sur laquelle l'élection du maréchal influe beaucoup. Lorsque les voix se trouvent partagées, le roi qui en a deux, décide des affaires :
il a de plus le droit de choisir un des trois candidats qu’on lui propose pour remplir toutes les charges qui viennent à vaquer dans le royaume. La diète élit un comité secret, composé de cent membres des quatre états, 40 savoir de la noblesse, du clergé, des bourgeois et des paysans: ceux-là