Chapitre IX
il nous convient de faire la paix Le prince Louis de Brunswie qui est au service de la reine d'Hongrie avait entendu la même chose de la bouche de la reine, il en à fait confidence à son frère, le due, et celui-là au roi. Des bruits de cette importance méritent de réflexions, et tant de 5 notions différentes qui s'accordent sur le même sujet tiennent, me semble, lieu d’une démonstration. 28.
Voici donc le cas de la question: Faut-il voir venir ou prévenir son ennemi, en se servant de ses avantages? J1 y avait des risques dans l’un et l’autre parti, je penchais moyennant quelque restriction pour la 10 guerre, aimant mieux périr avec honneur en mettant les choses au pis, que d’être accablé par un nombre supérieur d’ennemis, lorsque je n'aurais plus les facultés de me défendre.
Le temps n’était point encore venu d'éclater, et je n'avais pas même pris encore un parti décidé, lorsque Seckendortf fut envoyé de la part de 15 l'empereur à Berlin pour m'engager à le soutenir dans ce temps qu'il crut ses affaires les plus désespérées. Seckendorff assura qu'il ferait changer de parti à la Saxe dès que la Prusse se serait déclarée; il donnait les plus grandes espérances de la vigueur des Français et de l'intention sincère de cette cour pour le bien de la cause commune: il me pressa beau- 20 coup, mais comme mon heure n'était point venue encore, je lui fis la réponse contenue dans ces points: 1° Avant que de s’engager avec l'empereur et le roi de France, le roi regarde comme un préalable que l'alliance entre Sa Majesté, la Russie et la Suède soit parvenue à la perfection. 20 La France promettra d'engager la Suède à envoyer un corps de dix 25 mille hommes dans le pays de Brême, pendant qu'un corps considérable des Français attaquera le pays de Hanovre. 3° La France promet d'agir offensivement sur le Rhin, et de poursuivre vivement les troupes autrichiennes, lorsque la diversion du roi les attirera en Bohême. 4° La Bohême sera démembrée des états de la reine d'Hongrie, le roi en aura 30 pour sa peine les trois cercles limitrophes de la Silésie. 5° Que les puissances alliées ne feraient point de paix séparée, et resteront toujours constamment unies pour travailler à l'abaissement de la nouvelle maison d'Autriche.
L'article des conquêtes n’était qu’ accessoire dans le projet de cette 35 alliance: en cas que la fortune favorisât cette entreprise, il était bon de s'accorder sur des partages qui auraient pu semer dans la suite du temps la zizanie parmi les alliés.
C'était contre la faiblesse du ministère français qu'il me convenait de prendre mes sûretés avec une attention scrupuleuse; la mollesse des 40 Français dans leurs opérations de guerre, et le peu d’attachement qu'ils ont montré pour l'intérêt de leurs alliés me rendait circonspect dans les 39.
engagements que les conjonctures et la nécessité m'obligeaient de prendre avec eux.
* De plus le parlement d'Angleterre venait d'accorder au roi tout ce qu'il lui avait demandé, ce qui faisait craindre que le roi n’entraînât cette nation dans toutes les mesures qu’il trouverait convenables à ses intérêts. 5 Ce peuple puissant, gouverné par un ministre fougueux et par un prince vindicatif, était en état par ses trésors de faire sortir des armées du centre de la terre, et d’attiser le flambeau de la guerre jusques au bout du monde.
On négociait partout dans ce temps critique, et si l'on ne négociait pas on faisait du moins des projets. Le sieur de Chavigny et le sieur de 10 Bünau avaient ébauché ensemble un traité d'association des cercles de l'empire. Les termes en étaient vagues, l’objet obsceurément exposé, l'ouvrage entier paraissait inutile. Je fis des remarques sur ce projet, mon intention était toujours d’assembler une armée neutre de l'empire, et de donner au corps germanique l'arbitrage des différends à juger entre 15 la maison de Bavière et d'Autriche, et comme on pouvait prévoir que la reine refuserait de s’y soumettre, on avait alors un prétexte plausible pour inviter la France à l'accession de cette ligue ; rien de tout cela ne réussit.
La France trouva cependant moyen d'obtenir du Danemark une déclaration par laquelle cette puissance promettait de s’en tenir à son 20 traité de subsides, conclu avec la France l’année 41, et le roi très chrétien se prêta enfin aux mesures que j'avais prises avec le prince Guillaume de Hesse, pour faire passer les Hessoïs au service de l'empereur, moyennant un gros subside payé par la France. L'on convint de tenir ce traité très secret pour que la perte des troupes hessoises, sur lesquelles avait 25 compté le roi d'Angleterre, lui fût plus sensible. Pour attacher davantage la maison de Hesse à la maison de Prusse, je projetais d’allier le prince Charles, mon cousin, à la fille du prince de Hesse ; le contrat de mariage fut signé, mais la princesse mourut au mois de décembre avant la consommation des noces. 30
Le comte de Gotter fut envoyé dans ce même temps à Gotha pour empêcher que cette cour ne donnât des troupes aux Anglais et aux Hollandais. Les puissances maritimes négociaient l'argent en main, et Gotter arriva trop tard.
Il était temps de sortir de l'incertitude dans laquelle j'étais au sujet 35 de la France. Le baron de Chambrier, qui depuis vingt ans était ministre en cette cour, en suivait bien les errements ; mais il n'avait point cette hardiesse d'esprit qui dans la politique conduit aux grandes choses. Son âge et sa lenteur naturelle ne le rendaient guère propre aux négociations qui exigent de la promptitude et de la vivacité, et de plus il n'était pas 40 assez lié avec les personnes qui avaient le plus de crédit à la cour, pour