Chapitre X
aucune modération dans le portrait qu'ils font de lui; ce que j'en puis dire avec certitude, c’est qu'il est vaillant, aimé des troupes, possédant bien le détail des vivres, trop facile à suivre l'avis de petits gens, et s'adonnant quelquefois à la boisson. Charles de Lorraine épousa à Vienne 5 l’archiduchesse Marianne, sœur de la reine; le prince conduisit sa nouvelle épouse en Brabant dote il fut fait gouverneur et elle gouvernante, et il revint à Vienne recevoir les ordres de la cour pour la campagne qu'il était à la veille d'ouvrir.
Les Autrichiens avaient dessein de reprendre la Lorraine cette année, 10 et de forcer l'empereur à abdiquer pour recouvrer ses pays héréditaires. IIS assemblèrent leur armée à Heïlbronn, et avancèrent vers Philippsbourg où Seckendorff avait rassemblé son corps délabré d'impériaux. Le maréchal de Coigny le renforça de troupes allemandes qui sont au service de France, à la première nouvelle de l'approche du prince Charles. Tous 15les préparatifs des Autrichiens annonçaient le dessein qu'ils avaient de forcer le passage du Rhin, auquel le traité que l'électeur de Mayence venait de faire avec le roi d'Angleterre leur était d’un grand secours. Car, malgré les engagements de neutralité qu’ avait pris cet électeur, sa partialité pour la cour de Vienne était trop marquée pour qu'on s'y trom- 20 pât, et les subsides qu'il tirait des Anglais ne laissaient aucun doute qu'il n'accordât le passage de Mayence aux troupes de la reine d’Hongrie, en cas qu'ils ne réussissent point à passer le Rhin autre part. Les Autrichiens, qui jouissaient déjà en imagination de leur grand succès, ne pouvaient s'empêcher de laisser échapper de temps à autre »5 des blucttes de leur fierté. Ils faisaient construire un pont à Mannheim, etils affectaient un despotisme dur dans toutes leurs manières; l'électeur palatin se trouva mauvais comme de raison, cela causa toute sorte de tergiversations entre l'électeur et le prince Charles, et cela finit par un compliment que ce dernier fit faire au premier dans lequel il lui disait 30 Sans ménagement, que si l’électeur ne consentait à lui donner son pont de bateaux qu'il avait à Mannheïm, qu'il le lui prendrait sans autre façon. Le comte de Traun en fit des excuses à l’électeur, lui donnant à comprendre que c'était après une assez longue séance de table, où la tempérance n'avait pas régné, que le prince Charles s'était expliqué en ter- 35 mes dont il n'avait point pour lors le choix libre. Le maréchal de Coigny dont l'intention était de garder tout le bord du Rhin depuis Mayence jusqu'à Fort-Louis, s'était posté avec sa force principale sur les bords de la Queich, d'où il s'avança jusqu’à Spire, et poussa des détachements à Worms et même à Oppenheïm, sur la nou- 40 velle qu'il apprit que le général Bärenklau avec un gros détachement de l'armée de la reine était marché vers Germersheim et Fribourg. Bären-
klau fit jeter un pont sur un bras du Rhin auprès de Stockstadt pour donner le change au maréchal de Coigny, et attirer ses forces à l'endroit où il n'était point intentionné de passer le Rhin. Le prince Charles fit encore faire de mouvement à son armée, comme s'il avait eu intention de passer le Necker avec sa droite pour venir joindre Bärenklau. Le trop 5 crédule maréchal français fut si bien abusé par ces démonstrations qu'il fit deux fautes tout de suite: il fit repasser le Rhin à Seckendorff, et le chargea de la défense de cette partie de ce fleuve qui coule entre Spire et Lauterbourg; et il se porta avec ses Français sur Frankenthal et Worms. 10
On peut compter sur les doigts les fautes du maréchal de Coigny dans cette occasion, il avait mal jugé du dessein du prince Charles, dont l'intention était de pénétrer en Alsace, et d’en éloigner par conséquent l'armée française le plus qu'il pourrait; le maréchal de Coigny n'aurait point dû se porter sur Worms, car vu la partialité de l'électeur de15 . Mayence, il était impossible aux Français d'empêcher les Autrichiens de passer le Rhin sous la protection des fortifications de cette place. La disposition de M. de Coigny pour empêcher ce passage marquait qu'il avait aussi peu de jugement que de pénétration: au lieu de rassembler toutes ses forces, y compris les impériaux, en un lieu, il s'était éparpillé 20 par détachements, ce qui augmentait encore la supériorité du nombre des Autrichiens, et facilitait leurs entreprises. M. de Coigny aurait dû. selon mon sentiment, unir toutes ses forces entre le Queich et le Speyerbach. pousser de petits détachements sur les bords du Rhin jusques au Fort-Louis, et sur le premier avis du passage des ennemis marcher à 25 eux, et attaquer sans autre considération ce qui se présenterait le premier à lui. Sile prince Charles avait passé le Rhin à Mayence, M. de Coigny avait le choix des postes du Speyerbach ou de la Queich que le prince Charles n'aurait osé attaquer: cette position couvrait la Basse- Alsace et la Lorraine également. M. de Coigny dont l'armée était plus 30 faible que celle des Autrichiens, et qui avait des ordres trop restreints de la cour, prit des mesures bien différentes.
Dès que le prince Charles et le maréchal Traun furent informés du faux mouvement de l’armée française, ils détachèrent Nadasdy par leur gauche, avec tous les bateaux qu'ils avaient fait préparer à la sourdine, 35 pour jeter deux ponts sur le Rhin à un village qui se nomme Schrück. Nadasdy fit passer le Rhin en bateau à un corps de pandours qui, renforcés par un détachement de deux mille hommes sous les ordres de Trenek, surprirent, attaquèrent et défirent un détachement de trois régiments d'impériaux que leur sécurité avait endormis, et dont la négligence 40